Marc Bloch après l’ “étrange défaite” de 1940: “Ce qui vient d’être vaincu, c’est notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, ses administrations somnolentes, l’oisiveté de ses cafés de garnison, sespoliticailleries à courte vue, son artisanat de gagne-petit.”  

Depuis, le temps est venu des villes supérieures. Elles disputent à larégion parisienne la palme du bonheur de vivre: leur lutte est déjà gagnée. Et, entre elles, elles s’arrachent les fonctions métropolitaines de demain : là, un âpre combat fait rage qui laisse beaucoup de fières cités sur lechemin, condamnées à n’être plus que des agglomérations moyennes dansl’ombre de plus grandes.  

Soit, dix ans après le constat de Marc Bloch et à l’aube des Trente glorieuses, quatre vieilles capitales d’antiques provinces, où “Travauxpublics” a récemment pris ses aises : Rennes, Grenoble, Montpellier,Besançon. De belles villes qui avaient les mêmes raisons d’être fières de leur patrimoine, de leurs grands hommes et de leurs robins, de leurs fonctionnaires et de leurs militaires. Mais quelle différence dans leur développement à la hauteur de nos années 2000, alors qu’elles partaient avec des atouts comparables, qu’elles décollaient ensemble dans les années 5O-60 et qu’elles devenaient toutes cinq d’importants noeuds de communication !  Les écarts qui se sont creusés sont explicables par des facteurs externes aux territoires. Ce n’est pas la faute de la Franche-Comté si elle est située à l’Est, une orientation dépréciée aujourd’hui: il semble qu’il soit devenu naturel auxfrançais de pousser vers l’Ouest, surtout de glisser vers le Sud. En conséquence, que peut peser Besançon qui a perdu son dynamisme démographique depuis 1968 et qui ne représente que 10% d’une petite région totalisant moins de 2% de la population nationale? Montpellier, en revanche, peut se rengorger: les riches actifs mais aussi les retraités français ou étrangers et également les pauvres ne sachant comment faire avec leurs minima sociaux descendent très nombreux vers l’Hérault: ils transforment le département en un continuum de villas et de pavillons (on peut préférer le paysage de la Loue !)  et apportent avec eux des revenus acquis ailleurs. Il suffit de comparer les marques implantées  dans la vieille et si belle enceinte deBesançon : rien que du solide, de l’austère et du pas très cher… Dans lemédaillon de Montpellier: toute la palette du luxe.  

Les socialistes qui dirigent Besançon, installés là depuis des générations, et vaccinés sans doute par l’époque d’Edgar Faure qui parlait si bien de la Franche-Comté sans s’en occuper, se situent aux antipodes de Georges Frêche, le paladin de Montpellier. Ils ont, dans la durée, beaucoup augmenté les budgets publics mais pour compenser les blessures industrielles, recoudre les cicatrices urbaines. Frêche, lui aussi, a beaucoup embauché et investi mais dans des projets toujours plus grands toujours plus loin et dans une politique d’image chargée de les promouvoir mais aussi bien de dissimuler leur échec éventuel. Le revenu productifs tricto sensu de l’Hérault est très faible mais qui le dit, hors Laurent Davezies ? L’essentiel est que le hors-venu choisisse d’y fixer et dépenser ses revenus. La vie quotidienne est sans doute moins heurtée, moins marquée par l’inégalité à Besançon et même à Chambéry, en dépit  mais qui le sait ?Dans la compétition des territoires telle qu’elle s’est organisée, il est unmoment où la discrétion confine à l’inexistence.  

Quand on évoque le nom de Georges Frêche devant le maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret,  son premier réflexe est de dire qu’il est, lui, un démocrate. Oh, la vie politique n’est sans doute pas exemplaire à Besançon! Un conseil municipal socialiste quasi sans interruption depuis la Libération et maintenant un conseil général et un conseil régional socialistes : on devine que les débats essentiels sont maintenant confinés dans un appareil et ce n’est pas sain. Au moins ne sont-ils pas dominés par une autorité unique. Georges Frêche a implanté dans son enclave au flanc de la France une formule qu’il a empruntée à ses grands amis chinois: le développement économique associé à l’autoritarisme. On peut espérer qu’un autre modèle restera plus opérant, plus longtemps. Pierre Veltz, dans “La  grande transition ou La France dans le monde qui vient”, remarquable livre publié au Seuil, l’appelle: la dynamique agglomérante. Le développement, comme la cuisine, passe, dit-il, par des ingrédients - les matières premières du savoir et des compétences - mais surtout par le liant: la synergie entre les décideurs de tous types, la confiance partagée dans l’avenir local. A Besançon, une fois répétés les grands discours sur l’affouage, les fruitières et la mutualisation de jadis, on ne s’est longtemps pas assez parlé, entre patrons, universitaires, élus, syndicalistes, ressortissants de Belfort-Montbéliard et bisontins. Mais à Montpellier, on est trop souvent obligé de se taire et  un jour, bulles d’autosatisfaction et faux-semblants risquent d’éclater.  

Et c’est à ce point qu’il faut réintroduire les deux autres villes, souvenez-vous, qui figuraient sur notre ligne imaginaire de départ des années cinquante : Grenoble et Rennes. En réalité, c’est elles qui font la course en tête même si elles ne disposeront jamais des attributs des métropoles de premier rang. L’enseignement supérieur est, de longue date, au coeur de leur système : y a-t-il un maire en France qui l’ait compris aussi bien et aussi tôt qu’Henri Fréville à Rennes ? Dans les deux villes, l’économie de la connaissance se déploie dans les branches existantes  dont elles retardent la fin de cycle. Quant aux pôles de compétitivité qui s’y déploient , ils peuvent atteindre une taille suffisante: la comparaison, à cet égard, est cruelle entre la nanotechnologie à Grenoble et la micromécanique- génie bio-médical à Besançon.  

Rien n’est gagné pour autant, les grands groupes encore nommés, par habitude, “nationaux” ne s’attachent pas plus qu’il ne leur est nécessaire aux territoires les plus innovants: Rennes en a fait l’expérience avec Alcatel. Les PME ne sont pas assez autonomes pour garantir l’avenir.

En micromécanique, j’ai appris cela à Besançon, on dit de certains éléments qu’ils sont finis. Dans la nouvelle arborescence française, les déclassements, cruels, souvent injustes, qu’on observe, sont-ils définitifs ? En tout cas, les succès ne le sont pas. Â