Gustave Courbet aimait bien un certain Jean Journet dont il fit même un portrait. C’était un brave potard un rien naïf. Il avait quitté ses bocaux pour prêcher la bonne parole fouriériste à travers la France. Jusqu’au coup d’état de 1851, qui mit fin à ses rêves, il parcourait le pays, sac au dos, grande canne de marche en main.
Ce 26 avril, Travaux publics, avec son matériel d’enregistrement léger, sa perche… et sa voiture, est justement à Ornans, chez Courbet. La maison qui l’aurait vu naître, devenue depuis 1971 musée à lui consacré, va fermer pour trois ans: sécurité, rajeunissement, agrandissement obligent. En ce moment-clé, l’Institut Courbet, autrefois appelé Association des amis du
peintre, tient à 11h30 son assemblée générale.
Sans Robert Fernier, son fondateur, sans son fils Jean-Jacques, imaginatif continuateur, sans les camaraderies qu’ils ont su fédérer, Ornans n’aurait pas retrouvé son enfant prodige. La petite ville fort heureusement restée industrielle ne connaîtrait pas un tel tourisme. Les expositions de l’Institut attirent autour de vingt mille visiteurs payants l’été. Bien davantage encore en 1996 quand fut exposée, en primeur, “L’origine du monde”. Entre la source de la Loue, à quelques kilomètres en aval, où s’entrevoit le secret obscur des entrailles de la terre, et ces autres lèvres, peintes, qui articulaient des sons inintelligibles sur les murs de son musée, Ornans, cette année-là , tutoyait le centre de la planète.
Le temps a passé. Jean-Jacques Fernier, si fringant soit-il, sait qu’il faut passer la main. Les collections se sont arrondies: une centaine de toiles, de Courbet ou d’autres, soixante dix photos anciennes, des lettres. L’Institut en possède quelques unes en nom propre mais a appris que, dès que l’Etat intervient dans un achat, rien, ensuite, ne peut plus se passer sans lui. La maison, quant à elle, a été donnée à la collectivité, en l’occurrence aujourd’hui le Département du Doubs. Les demeures attenantes, nécessaires à un élargissement, appartiennent, par legs mais assorti de conditions, à la commune. Les élus ont leur logique propre qui n’est pas celle, virtuose, de l’”artiste” Fernier: le maire et le président du Conseil général, qui n’appartiennent pas à la même tendance politique, sont aussi attentifs l’un que l’autre aux questions de sécurité mais le premier souhaite de la discrétion dans l’aménagement tandis que l’autre rêvait d’un geste architectural: pas une pyramide dans le jardin, bien sûr, mais au moins une galerie de verre surplombant la Loue comme un hommage sensuel aux eaux.
On comprend que l’Institut, fort de ses 300 membres, et surtout de son antériorité, vive cette transition comme une dépossession. Il n’a guère pu peser sur la conception du projet , réglée, après concours, il est vrai, par un cabinet parisien et la présidence du Conseil général; il va perdre la conservation et l’animation du musée et, en plus, beaucoup de ses ressources. La dernière Assemblée générale des temps pionniers, samedi, n’est donc pas loin de ressembler à un enterrement à Ornans. Le ciel est beaucoup plus bleu que dans la fameuse toile de Courbet mais les figures rassemblées, une soixantaine, beaucoup plus que dans le tableau, sont dignes d’une cérémonie réaliste. On attendait un mécène italien qui, d’habitude, joue l’étranger brillant de service, il n’est pas là . Pour la quasi-totalité, les participants sont d’ici ou bien, pour l’occasion, de retour ici. Silencieux, concentrés, ramassés, ils témoignent de ce vieil esprit comtois qui fait fi de l’apparence au profit de la réalité.
Et voilà qu’à peine commencée, l’assemblée est perturbée par un premier incident. Dans la toile de Courbet, on devine qu’un enfant de choeur a dû commettre un faux pas qui attire l’attention vers lui. Ici, c’est le secrétaire général sortant de l’Institut qui agite intempestivement sa sonnette. On nous murmure qu’en ce moment difficile, il ne sait plus, entre l’Institut et le Conseil général, à quel saint se vouer et, de peur de ne plus se retrouver ni dans l’un ni dans l’autre, il pose d’entrée une question de procédure: cette assemblée, selon lui, ne pourrait pas compléter le conseil d’administration ni décider de grand’chose, elle n’obéirait pas, pour l’essentiel, aux statuts. Le général en retraite qui préside essaie de paraître moins furibard que le curé dans la toile de Courbet. La représentante du Conseil général manifeste des signes d’agacement que seul un peintre, mais pas un micro de radio, pourrait saisir. La plupart des assistants, décontenancés par ces arguties de procédure, habitués qu’ils sont au concret, plongent la tête dans leurs notes. Quelques uns tempêtent mais maladroitement. Le général voudrait avancer, à la manière de Courbet qui aimait bien que les mots se fichent dans la cible comme un boulet de canon dans un mur. Mais il est dans la situation du malheureux poète que le peintre avait invité à une soirée et qui, chaque fois qu’il commençait à déclamer, s’entendait dire: “Assez, assis”. C’est que le secrétaire général a quelques alliés, rares, mais bien disposés, qui derrière lui, qui à la droite du général. Comment trouver une issue? Le général ne connaît pas bien l’histoire de l’Institut et a été appelé in extremis par le maire à présider une séance où celui-ci préférait ne pas prendre de coups. Mais voici que prend la parole un homme râblé. Il a fait 2000 kilomètres pour cette séance, on sent qu’il n’a pas de temps et d’argent à perdre; il dit que, dans une démocratie associative, une assemblée générale est souveraine et peut dépasser les contradictions entre statuts successifs; il fait comprendre qu’en matière de réglementation, il en sait de toute façon beaucoup plus long que le secrétaire général. Celui-ci est allé en préfecture ? “Et alors?”, ajoute l’homme, “figurez-vous que j’ai été préfet ici, et ailleurs , je sais donc mieux le droit que ce monsieur.”Décidément, nous sommes dans un tableau de Courbet: un notable, quand on le voit en face, on sent tout de suite, physiquement, de quel poids il pèse. Et nous sommes en Franche-Comté, région encore disciplinée. En Corse, la décision d’un préfet en activité, c’est seulement une base de discussion; ici, l’avis d’un ancien préfet, c’est déjà une décision. En deux minutes, l’assemblée est acquise: l’Institut est autorisé à renouveler son conseil d’administration, le quitus, en dépit du secrétaire qui apparaît soudain très isolé, est donné à la direction sortante et l’élection des nouveaux membres peut avoir lieu. L’ancien préfet est candidat et élu. Un peu plus tard dans la journée, il dira qu’il ne refuse pas de devenir président. Ce n’est pas la première fois qu’un haut fonctionnaire occupe la place mais, dorénavant, Jean-Jacques Fernier s’est mis vraiment en retrait, la conservation du musée sera assurée par une fonctionnaire dûment estampillée, l’Institut n’en a plus la conception artistique, il n’est plus qu’un conseil. Sa fonction sera celle qu’indique son nom, il est enfin passé au filtre de … l’institutionnalisation.
Pendant le repas et l’après-dînée qui suit - est-ce le soulagement d’avoir enfin passé ce cap? l’atmosphère est comme allégée. Du jardin où passent les plats, on surplombe la Loue: finalement, l’architecte a renoncé, dans le projet d’agrandissement, à sa galerie de verre; le maire qui vient de survenir, une fois la paix revenue, s’en félicite parce qu’elle lui paraissait bien fragile. Au-dessus de nous, les entablements calcaires du plateau, se dessinent parfaitement dans le ciel bleu: rien que du solide. Qui croirait qu’une faille a traversé ce matin cette assemblée qui boit sec au grand soleil. Plus qu’une faille, une douleur. La douleur de devoir enterrer les aventures de sa jeunesse pour retrouver l’uniforme de l’ordinaire. La maison de Courbet qui ferme dans peu d’heures pour de longs travaux de normalisation ne se ressemblera plus, dans la Loue on ne pêche plus la truite à la main et demain, ce jardin ne sera plus le même et ces personnes qui y devisent dans une apparente tranquillité, resteront-elles seulement amies après s’être si violemment affrontées?
Il est temps que l’équipe de Travaux publics s’éclipse. Quand Courbet réunissait ses copains, et qu’il arrivait que s’y glissent des mouchards, il s’arrangeait pour les faire raccompagner gentiment puis il réglait lui-même ses affaires.Â


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2 mai 2008 à 10:19
Bonjour Monsieur Lebrun !
Non seulement vous êtes un formidable reporter mais encore un très brillant écrivain, votre contre-rendu de l’AG Courbet est parfait, le peintre aurait beaucoup aimé!
Revenez-nous voir à la réouverture du musée, je compte sur vous pour en parler aussi bien.
A bientôt, la fonctionnaire dûment estampillée !
18 juillet 2008 à 17:29
non! non! non!