La question que pose Jerôme Bouvier pour ses Assises du journalisme de Lille me trotte dans la tête depuis quelques nuits. Je suis comme le Capitaine Haddock sur le Ramona, à qui on a demandé: “Dormez-vous la barbe sous les draps ou bien au-dessus ?”: j’enverrais bien mon interrogateur par dessus bord. Mais si j’ai appris une chose du métier, c’est la bienveillance; je me plie à l’exercice. Cependant, l’évitisme et l’orgueil étant ma seconde nature, je vais, si vous le permettez, ne parler qu’en mon nom propre.
Chaque journaliste est d’ailleurs persuadé que les autres sont radicalement différents de lui. Pour ma part, je me suis même persuadé qu’ils naviguent à des années-lumière de mon vieux cargo du service public. Les entrepreneurs de presse les ont encapsulés dans des vastes media industrial centers: ils leur est demandé, comme aux traders, mais les primes en moins, de flairer les tendances dans le monde alors qu’ils ont le nez dans les écrans et jamais dehors. Parfois certains sortent mais c’est pour être disposés en pools, par exemple en Camargue entassés sur une remorque à fourrage face à un candidat à cheval en puis, une fois qu’ils ont contribué à le faire élire, derrière une barrière dans la cour de l’Elysée. Il m’est arrivé, par hasard, de me retrouver enfermé dans un dispositif de ce genre. C’était au moment de l’élection de Benoît XVI: dans les trattorias proches du Vatican où il fallait tuer le temps, les conversations oscillaient entre la description du dernier matériel électronique qu’on avait acquis et la comparaison des comprimés qu’on avait expérimentés sur tel front derrière tel état-major. Je n’entends rien à la technique et, de surcroît, je comprends mal les langues, j’observais cela avec la même stupéfaction qu’un couteau entouré de poulets de batterie. Ce qui m’intéressait, moi, c’était de savoir pourquoi, à deux pas, le génie du Bernin avait imaginé la colonnade de Saint-Pierre qui embrassait le monde de son temps mais aussi déjà celui du XXIe siècle. Mais comment dire à ceux qui croient informer la terre entière et qui vivent suspendus à l’instant, que leur emplacement était en somme fixé depuis le XVIIe… Autant leur parler latin, une langue que, cette fois, j’ai apprise mais qui ne sert plus à grand’chose.
Lorsque je me rends au café El Sur où se tient mon émission de France-Culture, je passe devant la Sorbonne. Décidément, j’aime bien les places historiques. S’est joué ici un des derniers moments collectifs de la France: chacun pouvait y participer sans casting préalable. Aujourd’hui, l’enceinte de l’Université est gardée par des vigiles colossaux qui vérifient les cartes d’accès. Je n’entre donc plus dans la cour de la Sorbonne. Ce n’est qu’un exemple: notre société prétendue libre n’est plus faite que de maisons closes. Je ne peux plus entreprendre le moindre reportage sans demander le code à un service de communication. Et c’est la même chose au Louvre que chez Carrefour. A mesure que le pouvoir, autrefois cantonné aux grands lieux de l’Etat, s’est dilué, n’est plus devenu identifiable, chaque responsable de rang intermédiaire s’est construit un Palais au rabais où il se dissimule pour faire croire qu’il dispose d’une influence qu’il n’a pas. Et les médias ne sont pas en reste, qui ont contribué à détruire les pouvoirs sans réussir à construire un contre-pouvoir: leurs sièges sont parmi les plus impénétrables…
Ceux qui se croient les maîtres du monde sont en réalité suspendus dans le vide. Ils sont convaincus qu’il n’y avait rien avant eux, et que rien ne peut se faire sans eux. Ils ne voient pas que leur seule contribution au monde est souvent de le rendre encore plus inhumain. Face à eux, le journaliste, à mon sens, peut aider à garder vivantes des formes humaines.
Ce que dans mon émission de France Culture, nous appelons des républiques de la parole. En 1968, la cour de la Sorbonne en fut une. En 2008, cela peut être Rue 89, quel beau nom! Ou, plus modestement, à mon échelle, tel café de France, El Sur à Paris mais aussi bien chez Saïd à Metz ou l’atelier de Bob dans son village de Haute-Marne ou encore un chapiteau de gens du voyage dans une clairière de la Meuse. Dans un monde inhumain, il faut garder des formes humaines. Dans une société clivée, des sociétés d’égaux. Dans une société d’ennui, un peu de jeu, d’humour. J’essaie de m’employer à cela depuis des années, quotidiennement.
A quoi cela sert-il ? Quand on a raté sa vie, me disait l’autre jour un collaborateur, on n’a pas d’autre solution que de faire semblant d’aimer les autres. Il ne le disait pas à mon intention mais, je ne sais pourquoi, je l’ai pris pour moi. J’ai eu envie de lui répondre: on ne peut pas réussir sa vie dans un monde raté. L’eau qui tombe goutte à goutte sur la pierre sait qu’elle ne percera pas la pierre mais c’est plus fort qu’elle, elle continue de couler de sa source.


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6 mai 2008 à 15:24
Continuez, Jean Lebrun, votre émission de parole vivante. Et ne croyez pas ce que disent les journaux…
6 mai 2008 à 19:01
J’espère, en tout cas, que ces assises du journalisme ne vont pas se contenter d’encenser la profession, mais aussi pointer les abus des journalistes français : pendant que vos collègues anglo-saxons vont à la chasse à l’originalité et font de l’investigation objective un principe élémentaire du métier, le journalisme à la française s’illustre, en ce moment, par son militantisme, sa mesquinerie, sa petitesse, son étroitesse d’esprit, son inculture la plus totale et son absence de considération pour son public (pris souvent pour des demeurés propagandables à merci). Le journalisme à la française est au fond du caniveau, espérons qu’il saura en sortir. France Culture est devenue une station à journaliste, et on peut établir sans risque de se tromper quel la chute de la qualité de programmation vient de là (sujets 100% politiques et économiques avec méfiance totale vis à vis des sujets culturels).
8 mai 2008 à 15:57
… Face à eux, le journaliste, à mon sens, peut aider à garder vivantes des formes humaines.
Je ne partage pas votre avis, les journalistes sont trop serviles avec les formats pour garder vivant quoique ce soit.
Les codes du métier, nouveaux lits de Procuste, ont cessé de constituer des contraintes créatrices pour devenir de minuscules cercueils de la pensée. Souvent la paresse, la lassitude des journalistes leur fait goûter, puis servir la bouillie mitonnée par les pléthoriques services d’information ou plus exactement de propagande.
Derrière, ou du haut selon le temps, les remparts du service public et plus précisément de France Culture, vous êtes une exception et j’ose espérer que votre modestie, ne vous fera pas cacher ce commentaire. Dans son livre Poésie, etcetera : ménage Jacques Roubaud (1995 Stock), décrit la langue de bois et la « langue de muesli », tous les jours j’admire vos efforts pour nous épargner ces deux plaies du temps.
Voyez comment les romans monde hors format, Grabinoulor de P.A. Birot, les mal- Aimants de C.Deshoulières vont leur chemin dans le silence.
Votre lamento vous honore, mais surtout, continuez .
Vous jouez un rôle important pour tous ceux qui , comme moi, essaient de maintenir au sein de radios locales associatives un autre regard, une autre écoute partagée du monde.Au milieu de ces compliments un petit reproche :
Vous travaillez, parfois, trop vos émissions pour avoir face à vos interlocuteurs le bénéfice de la surprise.
Fidèlement à vous
Jacques Polvorinos
8 mai 2008 à 20:21
Cher Jean Lebrun,
El Sur, une “république de la parole” dites-vous ? Bigre ! Plutôt une “monarchie de la parole”, sur laquelle vous régnez en monarque absolu, en monopolisant la parole, en parlant à la place de vos invités (vous prenez un malin plaisir à montrer que vous avez déjà les réponses à vos questions) et en interrompant les intervenants sans le moindre ménagement…
Mais je vous taquine…
Cordialement,
EZ
11 mai 2008 à 9:56
Merveille le filtre anti spam me propose baudelaire après une erreur de frappe qui m’imposait précédemment “sinus” !
D’abord et sans démagogie merci pour l’intelligence de vos émissions (je vous écoutais déja le matin ) et la qualité de votre travail, originalité,humour et autodérision compris mais ç’est partie intégrante de la qualité.
Je n’ai pas entendu l’émission sur le journalisme. Malheureusement je ne peux vous écouter tous les jours même “podcasté”. Je saisis simplement l’occasion pour souligner une chose importante à mes yeux.
Bien que n’étant pas journaliste, leur travail d’enquète m’importe, leur curiosité sur des sujets de fond. Défendre leur liberté dans une émission comme la votre me parait donc une exigence qui ne tient pas du corporatisme. Je ne parle pas du troupeau des domestiqués broutant les petites phrases derrière leur enclos que vous évoquez je veux parler de Moussa Kaka. J’aimerais qu’on fasse le dixième pour lui (c’est quand même un africain) qu’on fait pour ingrid Betancourt. oN doit faire une étude comparative en haut lieu entre la diplomatie discrète et la médiatique. Même RFI reste très sobre (petit rappel de temps en temps sur le total des mois d’emprisonnement) quant au nouveau secrétaire des tas à la françafrique on attend. ça fait plus de 6 mois qu’il est en tôle pour avoir fait son boulot. Parlons en ! secouons la chape de silence !
Je vous suggère un émission avec Kouchner, bockel, Yade, Guéant, Bolloré et le DG de radio france. Soyons réalistes demandons l’impossible. Et à défaut faites quelque chose pour qu’on en parle et pas seulement un jour.
PS : Quant à la barbe d’Haddock vous vous êtes habilement défilé, quelle es votre position ?
PPS: spleen… je viens de rater Baudelaire suite à une nouvelle fausse manoeuvre
11 mai 2008 à 10:05
Voilà un Jean Lebrun que je n’imaginais pas. Un sceptique têtu persuadé que l’humour seul a des chances de redonner une humanité au monde. Il n’est que d’entendre le silence gêné de vos invités quand, alors qu’ils s’embarquent sur des raisonnements sérieux, une de vos remarques alambiquées les laisse sans voix. Vous avez raison, cher Jean, les choses sérieuses doivent être traitées avec humour. Ca ne nous dit pas vraiment à quoi sert un journaliste, mais en êtes vous bien un? Je laisserais ce titre aux gens de l’instant, pris dans le flux de l’évènement.On en attend pas des reflexions de fond propres à nous faire réfléchir. Pour cela, il faut du temps, des comparaisons, une certaine distance critique, une profondeur historique. Bref, il faut se décentrer. N’est-ce pas votre projet? Alors quand, goutte à goutte, vos instillez vos remarques acerbes et que vous nous agacez parce que vous avez coupé le raisonnement de votre invité, vous révélez le piège de l’évidence, du convenu et de la raison. Libre à nous de nous en extraire ou d’y replonger. Voilà votre utilité, définitivement incompatible avec notre monde actuel, je le crains. Aussi, en ces périodes commémoratives, je vous engage, cher Jean, à poursuivre votre tâche salutaire en vous appropriant ce slogan qui vous va comme un gant : Soyez raisonnable, exigez le sourire!
Fidèlement
Pierre
11 mai 2008 à 21:05
De votre demeure de corsaire, encastrée et relieé (qui sait) par un souterrain au Château, emplie d’armoires malouines chargées de romans d’il y a deux cents ans, avez vous cultivé votre bienveillance jusqu’à rendre impossible un retour vers l’injustice ? Des paroles de républiques libres auservice du public, : plus de réussite que de ratage quand l’oreille se fait intelligente…
15 mai 2008 à 15:59
Bjr
Quand je vous lis parler de gouttes d’eaux, je ne peux m’empêcher à un certain matin de France Culture, où vous nous fîtes écouter des gouttes d’eau tomber sur un toit, avec à vos côtés, Valère Novarina qui nous détaillait les métiers perdus de sa région.
Certaines gouttes d’eau finissent dans les océans, d’autres s’évaporent dans les ondes hertziennes, d’autres encore irriguent les neurones via les oreilles. Que d’eau ! Que de oh !
Dommage pour ceux qui n’y entendent goutte !
François