Il arrive que des auditeurs nous traitent à leur table. A Metz, un beau matin, nous avons  même eu l’heureuse surprise de découvrir  que la note de toute l’équipe avait été réglée à l’avance…

Ici, il s’agit seulement d’un dîner, dans le logement de fonction d’un principal de collège. L’appartement n’a pas les mêmes charmes que le vieil hôtel de Metz mais se révèle, à l’usage, tout à fait convenable: merci aux collectivités locales qui construisent et entretiennent beaucoup mieux que l’Education nationale. J’ai été convié en solo - qui, d’ailleurs, aurait voulu m’accompagner dans cette banlieue assez reculée? Et, pour l’occasion, le chef d’établissement a réuni toute sa petite famille. Sa couvée, nourrie, dès le plus jeune âge, comme à la becquée, par France Culture, ne laisse pas de surprendre dans le climat d’aujourd’hui: les deux enfants entendent travailler dans la fonction publique! Et leurs conjoints pareillement. D’entrée de jeu, ils me servent un acte de foi en l’intérêt général: j’aime bien goûter cela, c’est plus précieux qu’un apéritif.

En revanche, pas d’acte de contrition chez ces jeunes gens, sur le mode: la misère sociale, les violences. Au fil des nominations paternelles, ils ont grandi dans l’habitude des lieux hostiles.  Le jour, il ne leur était pas toujours facile de sortir à pied ou d’aller au marché et, le soir, en fermant les volets, ils entendaient les injures qui fusaient des cités voisines et qui visaient leur père. Le principal y a gagné d’être entouré par ses enfants d’une sollicitude goguenarde mais affectueuse: ” Tu te souviens de la manifestation de chefs d’établissement à laquelle tu étais allé. Vous étiez tout de même un peu ridicules, avec vos slogans exigeant que l’Etat vous respecte, vous portiez presque tous la même barbe grisonnante et les mêmes lunettes retenues dans le cou par le même cordon. Il fallait que nous t’aimions bien pour t’avoir accompagné.”

En découpant le rôti, le père de cette famille vertueuse explique maintenant qu’il va déposer les lunettes et couper le cordon. Ce sera à la génération suivante de prendre le relais, avec davantage de succès, espère-t-il sans y croire. Des collègues, sur lesquels il a des mots très

durs que je préfère ne pas reproduire, il n’a jamais attendu grand ‘chose. Des inspecteurs d’académie, il a reçu plus d’avanies que de soutiens. Du Conseil général de son département, il vient d’apprendre le dernier projet: externaliser le personnel de cantine, d’entretien et le concierge…” Vous comprenez, lui a-t-on expliqué, la cuisine sera sans doute moins bonne mais, comme cela, le président sera à l’abri des procédures éventuelles des parents.” Je raconte qu’autrefois, dans le lycée explosif où j’enseignais, c’était  le gardien, un vieux républicain espagnol intègre, qui limitait les dégâts provoqués par l’impéritie du proviseur. Mon hôte confirme: ” Ceux qui tiennent vraiment la barre, quart après quart, c’est le secrétaire du chef d’établissement, le cuistot et le concierge; on va nous transformer en vaisseaux-fantômes.”

Enhardi, je propose d’externaliser plutôt les enseignants. Ceux qui ont fait ou font un autre métier sont souvent bien plus efficaces que les rejetons du système des concours. Et si, au bout de quelques années, il leur était possible d’emprunter des passerelles, de rejoindre d’autres postes dans la vaste fonction publique ou ailleurs, ils suivraient un autre cap que le retour dans leur région d’origine pour y finir assis et assoupis. Le système obsolète de l’avancement et des mutations de l’Education nationale, sous couvert d’égalitarisme, lamine tout esprit d’initiative, empêche la constitution dans les établissements de ces “communautés éducatives” qui n’existent que dans le discours des hiérarques du ministère. Dans la tête des enseignants, fonctionne en permanence une calculette qui leur dit, à chaque instant, dans combien de temps et de points ils pourront se tirer des pétaudières où ils se trouvent enfermés.

Par provocation, j’ajoute: les enseignants consentent volontairement à cet enfermement puisque ce sont leurs syndicats, auxquels ils apportent encore leur vote, sinon leur confiance, qui scellent cette bureaucratie impuissante de l’Education nationale.  

Nous sommes maintenant entre poire et fromage. Le principal ne me suit pas aussi loin. Ni sans doute ses enfants qui font le sacrifice de leur jeunesse aux antiques concours:” Vous avez en partie raison. Au temps de Lang et du recteur Forestier, on avait imaginé de donner beaucoup de ces points qu’en effet, chaque débutant comptabilise sans cesse, à ceux qui s’engageaient à rester cinq ans dans un établissement difficile. Avec un personnel stable, qui avait intérêt à s’investir pour être enfin satisfait de son travail et de ses résultats, on pouvait prolonger les initiatives créatrices et souvent les faire aboutir. Les syndicats, qui n’étaient pas hostiles au départ, ont entendu les plaintes des enseignants du régime ordinaire qui voyaient les postes espérés leur filer sous le nez, au profit des jeunes collègues qui avaient participé à l’expérience, et tout est revenu à l’état antérieur, sans bruit ni trompette.” Il est tellement plus simple, pour le syndicalisme de répétition, de protester en cortège contre les suppressions de postes. Et, pour les politiques, de prendre l’opinion dans le sens du poil en dénonçant les enseignants  en situation de remplaçants et ceux spécialisés dans des disciplines minoritaires et qui ne font pas leur compte d’heures. Ce n’est pas demain la veille qu’on verra les personnels de l’Education nationale s’approprier une réforme de longue haleine, partagée dans la clarté.

Mon hôte le principal aura quitté ses fonctions bien avant. Pour ma part, j’ai pris les devants il y a plus de vingt cinq ans. J’aimais pourtant le métier d’enseignant plus que tout autre. J’ai gardé un excellent souvenir de mes élèves de Saint-Denis qui, pourtant nous menaient une vie déjà très difficile. Et je conserve la même colère qu’à l’époque contre les autruches de l’Education nationale.

Le lendemain du dîner ici raconté, «Le Nouvel Observateur » publie le témoignage d’un jeune collègue de Clichy-sous-bois. Quand explosent des bombes chlorhydriques dans son établissement, l’inspecteur d’académie déclare qu’elles ne représentent pas un danger grave et imminent. Le même, quand il se rend sur place, ne voit nul incident. Jérôme, huit ans, au compteur, d’enseignement dans ces conditions, conclut: “Bientôt je serai parti. Demeure cette crainte que rien ne change ni ne se construise, comme sur le sable d’un western.”

Et pourtant, les enfants du principal s’apprêtent à tourner un nouvel épisode. De grâce, qu’on change la production avant qu’ils ne tombent de cheval, à leur tour!