Les secondes Assises du journalisme viennent de s’achever. “Travaux Publics” y a tenu sa petite place, au bar comme de bien entendu et à l’heure du cocktail quotidien. Pour réunir des professionnels d’une profession qui a beaucoup de raisons de s’inquiéter de son avenir, le lieu, en plein centre de Lille, cité d’affaires internationale, était parfaitement choisi. Son nom, d’abord, “Le nouveau siècle” : les journalistes sont des dévots du nouveau, ils savent d’expérience comment le récit cathodique qu’ils construisent quotidiennement, séquence après séquence, étouffe peu à peu le récit historique sous les fausses évidences de la modernité. L’atmosphère de l’endroit n’était pas non plus pour surprendre les gens de presse : ils sont dorénavant habitués à se laisser guider par des hôtesses gourmées, à travers un labyrinthe moquetté, jusqu’au pied d’une tribune où s’échangent des discours parfois enflammés mais qui ne déclenchent jamais d’incendie : les réglements de sécurité font que les plafonds sont ignifugés. Dans ce sinistre décor pour managers, quand il s’est agi de trouver un saint patron à l’assemblée qu’ils tenaient, les professionnels de la profession ont néanmoins choisi le polonais Richard  Kapuscinski. Celui qui ne travaillait jamais en “pool” ni dans les zones réservées, celui qui, jusqu’à sa disparition récente, put se permettre, protégé par sa réputation exceptionnelle et aussi son habitude de la pauvreté, de refuser ce à quoi ses admirateurs se retrouvent précisément condamnés aujourd’hui.

Qu’est-ce que les médias du nouveau siècle, en effet, sinon une production de services parmi d’autres? Leurs dirigeants, comme dans n’importe quel secteur, doivent piloter leur stratégie à l’aide d’indicateurs qu’ils remettent sans cesse sur le métier. Ils imaginent ainsi quasi tous d’aménager des news factories - c’est  le mot qu’ils utilisent, à côté desquelles  “Le nouveau siècle” fera figure de havre: les journalistes devenus shadocks y seront condamnés, avant la prochaine restructuration, à écoper, écoper dans la masse de communiqués que les puissants leur envoient pour les noyer sous leur poids et, en même temps, à produire, produire, à la fois pour la presse papier, pour le net et pour les chaînes télé de la société qui consentira à les employer encore. La rationalisation se doublera d’un déplacement géographique des centres de production. Les news factories n’auront ainsi plus de raison d’occuper des locaux coûteux en centre ville : il sera préférable de les installer en périphérie, d’autant qu’il n’y aura plus de temps et d’argent à perdre en reportages. Si, parfois, les journalistes ont des fourmis dans les jambes, les services de communication, autre maillon final de la chaîne industrielle, leur offriront un dérivatif : Ségolène Royal ne vient-elle pas d’ organiser une excursion en car jusqu’à Gandrange, en Lorraine, sur le site menacé d’Arcelor-Mital, à l’issue de laquelle les trente privilégiés conviés ont dû penser que leur sort n’était pas le pire…

Les journalistes paient cher d’avoir associé leur imaginaire artiste et canaille, leur goût de vivre intra-muros à une proximité trop grande avec des dirigeants qui ne peuvent penser d’autres évolutions que celles commandées par le marché à court terme. Il est temps de dire que l’extraction d’une plus-value dans l’information telle qu’elle est rêvée présentement par les managers ne se réalisera que dans des domaines pointus, spécialisés - et encore si on ne tue pas la poule aux oeufs d’or, comme présentement aux “Echos” et qu’on préserve la confiance du client par le respect de l’indépendance du travail des fournisseurs. Quant aux médias généralistes, qui sont appelés en effet à devenir des pluri-médias, c’est une fausse solution de  les lisser : trop bien vissés, leurs sites internet perdront en parts d’audience et suivront la pente descendante de leur version papier. Et les curieux iront vers les sites partagés où se combinent participations libres et journalisme professionnel. C’est au modèle économique peut-être possible pour quelques uns de ces sites partagés qu’il faut réfléchir par priorité.

Pendant les Assises, à deux pas du “nouveau siècle”, sur un compteur fixé à la façade de la vieille “Voix du Nord”, défilaient les chiffres, qu’il est inutile de répéter, des spectateurs de “Bienvenue chez les ch’tis”. Les Français sont fatigués d’être appelés à la culture du résultat : ils sont plus de vingt millions à en fabriquer un qui soit enfin inattendu. On leur serine, dans une langue usée à force d’être normée, qu’ils doivent, face aux “externalités négatives”, obéir à des “facteurs intégratifs” : ils n’en ont cure, ils préfèrent mémoriser les dialogues de Dany Boon comme autrefois ceux d’Audiard, des “Visiteurs” ou de “Papy fait de la résistance.” Comme le disait, il y a très longtemps, un préfet, dans le Nord précisément: “La classe haineuse n’est pas nombreuse mais la classe méfiante n’est pas loin d’être universelle”. Ce 30 mai, l’équipe de Dany Boon va saluer la foule depuis le balcon de “La Voix du Nord” : plutôt que de déménager vers on ne sait quelle zone d’activités lointaine, le journal de Lille, et tous les autres avec lui, dans ce nouveau siècle, devrait  tenter de faire entrer dans ses murs  le divers et le contradictoire qui ont fait le succès du film.