En attendant, devant la porte du studio de Radio-Canada, la ministre du développement durable, qui s’en était allée “se délier les jambes” quelques
instants, j’avise son attaché de presse. Ce jeune homme gourmé n’est pas
terriblement parlant, comme on dit à Québec; il me vient néanmoins à l’esprit de l’entreprendre sur l’histoire du site gouvernemental d’où, chaque jour, il envoie communiqué sur communiqué (le lundi notre bilan carbone, le mardi les gaz à effet de serre, le mercredi les algues tueuses des lacs …): “Votre immeuble s’appelle Marie Guyard, n’est-ce pas le nom de Marie de l’Incarnation avant sa prise d’habit?” Stupéfaction de mon nterlocuteur. Il ignore visiblement tout du personnage et, la ministre survenant et réclamant ses services, je renonce à lui raconter l’histoire de cette jeune veuve tourangelle qui, dans les antiques années 163O, lâcha tout pour entrer au couvent à Tours avant de s’établir en Nouvelle France. C’est son fils, Dom Claude Martin, qui nous l’a fait connaître: abandonné sur le carreau et d’abord furieux, manifestant même avec quelques camarades au pied de sa clôture pour la récupérer, il devint moine à son tour et passa sa vie entière à reconstituer à distance l’aventure mystique de sa mère, l’une des plus étonnantes du Grand Siècle. A quoi bon dire tout cela à un garçon d’abord occupé du présent, tendu, ou le faisant croire, vers l’avenir et pour qui tout ce qui est ancien est sans doute démodé?La veille, au crépuscule, j’avais assisté malgré moi à une petite scène fugitive, et qui m’avait touché. Je passais devant la maison de la Congrégation Notre-Dame au moment où en sortait, à pas pressés, un couple d’une vingtaine d’années. Une religieuse, une vieille tante peut-être, qu’ils avaient dû visiter en coup de vent, tentait de les retenir sur le perron en multipliant sourires et exclamations de reconnaissance mais les jeunes gens couraient déjà vers leur voiture, fuyant la bâtisse austère dont la porte se referma sur leur parente engloutie dans le silence. La scène avait duré quelques secondes, elle suffisait pour montrer que le catholicisme , au Québec, ne pouvait plus être entendu. Littéralement, il ne parlait plus.

Lors du referendum de 1995, il s’en est fallu d’un cheveu: la nation québécoise a failli prendre la forme d’un état. Dans l’imaginaire collectif des générations qui ont participé à ce vote, la Belle Province est d’ailleurs bien plus qu’une province. Quant à sa culture, elle est un fait de l’histoire où la catholicisme tient une place évidente: retirerait-on un jour le crucifix du salon bleu du Parlement, resterait la croix au centre du drapeau tel qu’il fut dessiné dans les années d’après-guerre! Mais voilà, certains n’imaginent plus le Québec que comme un territoire parmi d’autres où se déploie et s’ébat la modernité, un projet à construire en laboratoire, une citoyenneté à partir de chartes établies pour chaque groupe: dans la communauté de communautés qui s’y construirait au jour le jour, la place centrale ne serait plus l’apanage de la culture fondatrice, elle serait revendiquée tour à tour par ceux qui crieraient le plus fort: encore un peu et la charia y serait acceptée et donc la lapidation des femmes adultères… en même temps que la mariage homosexuel.

C’est dans ce désarroi qu’une nouvelle religion est en train de s’imposer, elle va tenter de faire tenir ensemble ce qui part à hue et à dia. Bonne sainte Anne, mais comment se nomme-t-elle, si, « tabarnak », elle existe? Mais, tout simplement, mon doux Seigneur, c’est le Développement durable. Ses desservants font déjà nombre: le jeune homme du site Marie Guyard et sa ministre, l’efficace madame Beauchamp et les journalistes de Radio Canada qui diffusent leurs communiqués avec autant de sérieux qu’autrefois les curés lisant en chaire les mandements épiscopaux. De nouveaux péchés viennent prendre la place des anciens: c’est en inspectant les poubelles mal triées et  non plus en soulevant les draps qu’on peut les identifier. La résurrection des morts est remplacée par celle des poissons, des ours et des loups. La Vierge Marie, pour laquelle les québécois avaient une grande dévotion, c’est dorénavant  la déesse Planète.

Pourquoi pas, au fond? Le Québec perd son énergie à discuter d’accommodements déraisonnables: je t’interdis de sonner les cloches à l’église de ta paroisse mais je m’autorise à battre ma femme. Mieux vaut raccommoder la nature. Et les efforts, presque solitaires au Canada, que son gouvernement multiplie pour atteindre les objectifs de Kyoto, alors qu’Ottawa leur tourne délibérément le dos, le réinstalle dans un rôle qu’il affectionne: après avoir arraché le statut de nation et de société distincte, le voici gouvernement pionnier et pilote. Même quand il tourne la page, le Québec écrit le livre de sa particularité.