Sophie Berger © RF/JC.FrancisPréparant actuellement pour la grille d’été de France Culture, plusieurs émissions sur l’histoire des séries télévisées américaines, j’ai pris, quelques temps, un peu de recul du côté de Travaux Publics. Je cède donc volontiers ma place, sur ce Blog à d’autres collaborateurs de Jean Lebrun. Ce soir, un billet signé Sophie Berger (photo ci-contre) qui a eu la charge et l’honneur de préparer, en peu de jours, l’émission du 4 juin 2008 sur Yves Saint Laurent

Yves Saint Laurent et la mémoire de la voix

Faire une émission en hommage à Yves Saint Laurent après la nouvelle de son décès semble s’imposer tout en même temps que naît le sentiment que le moment offre l’écueil de l’émotion et de la canonisation hâtive. Comment en parler sans que la mélodie ne sonne définitivement faux ? Comment assembler quelques notes qui donnent corps à celui qui n’a plus vie ?  C’est peut-être moins aux proches,  aux nombreux hommes et femmes qui s’empressent de parler d’ « Yves »  et de jouer la comédie du merveilleux à l’imparfait, peut-être moins à ceux-là, qu’à celui-ci qu’il faudrait donner voix. Celui-ci ?   Peut-être serait-il un peu plus juste d’écouter seulement, le temps d’une émission, Yves Saint Laurent lui-même, dont la voix se déroule en bobines dans les couloirs de l’INA.

Yves Saint Laurent s’exprimait peu en public. Toujours un peu fuyant, toujours à préférer la retraite, jusqu’à celle qu’il annonce véritablement, en 2002, les adieux publics à la maison Yves Saint Laurent. Il a alors 66 ans et la voix grave de l’homme âgé qui dessine au tableau noir sa dernière robe, laissant voir de longs pans de chair vive. «  Proust m’avait appris que  la magnifique et lamentable famille des nerveux est le sel de la terre. J’ai, sans le savoir, fait partie de cette famille. » La voix publique s’était tue définitivement. Il a fallu remonter plus avant dans les couloirs chronologiques de l’INA pour découvrir de brèves apparitions d’Yves Saint Laurent.  Novembre 1957, une voix jeune, aux accents presqu’enfantins. Lise Elina interrogeait Yves Matthieu Saint Laurent pour « Paris Vous parle » alors qu’il prenait, à 21 ans, la tête de la maison Dior.  La journaliste, non sans un ton affecté : « Ce garçon dont on parle et qui se cache modestement derrière ses lunettes et qui a 20 ans je crois ? - 21 ans, rectifie timidement Yves saint Laurent.  - Ah et qu’est-ce que vous faisiez  avant? - Eh bien je faisais mes études de philosophie. - A Alger ? - A Alger oui,   - C’est-à-dire que vous rêviez de Paris… ».

Entre ces deux archives,  44 ans se sont écoulés. La candeur de celui qui vit ses premiers succès trop vite, trop tôt, ne semble pas s’altérer avec les années et les autres succès. Au fil des archives s’égrène une voix dont l’enveloppe se raffermit peu à peu, à la manière d’une écorce qui durcirait et épaissirait, mais dont l’intonation varie peu. Les silences entre les mots demeurent, sortes de cavités d’où Saint Laurent extrait une à une les syllabes, gages d’une charge de la matière sonore, de mots qui ne sonnent pas creux. L’émotion affleure dans ces phrases qu’il lance au micro à la manière d’un écolier appliqué à déposer ses pattes de mouche maladroites sur la page. L’inflexion douloureuse des mots qui vont leur train et percent lentement la couche de timidité ou d’émotion pour parvenir au son formé reste profondément attachée à cette voix, qu’elle soit celle du jeune homme de 20 ans, ou celle de l’homme vieillissant, refermant doucement la porte par laquelle il se retire. 

Entendant à l’antenne cette voix, je songe à une distinction que faisait Julien Gracq entre deux catégories d’artistes et notamment d’écrivains - évacuant les peintres qui relèvent, tous, selon lui, d’une seule et même catégorie -   ceux qui ont reçu le don  d’un « prêt à porter impeccable », et ceux dont la maturation de l’écriture se parachève aux yeux du lecteur. Les seconds payent ce « retard de développement » du legs, aux côtés de leur grand Å“uvre, d’une partie de leurs Å“uvres de jeunesse portant traces du « cocon incubateur ». Je tente de me soumettre à l’exercice de classement et de transposition pour le grand couturier, et me retrouve bien en peine. Si tant est que la haute couture puisse être comparée à un art, Yves Saint Laurent semble avoir joui d’un don comparable à la première catégorie que mentionnait Gracq.  Le succès à vingt ans et durablement, dans un style achevé. Mais la voix de l’homme dit moins l’assurance qu’elle ne trahit la vibration de l’effort, la tension vers la forme distincte,  qui, pour Gracq encore,  est la compensation du prématuré littéraire. La voix se débat, la voix cherche chemin. Yves saint Laurent semble à la fois tenir de cette catégorie d’artiste à la maîtrise tôt achevée, et à la fois, si l’on considère la porosité de l’homme et de son art, de cette seconde catégorie, parmi laquelle figure aussi Proust et Rimbaud, selon l’auteur d’En lisant en écrivant. Deux figures tutélaires de l’art tel qu’il le concevait, qu’Yves Saint Laurent citait dans son discours d’adieu,  ayant rêvé de tendre, à la suite du dernier, « des chaînes d’or d’étoile à étoile » et de danser, avant d’étreindre la « réalité rugueuse » du monde de la mode devenu aussi celui de la finance et du « management »…

- Sophie Berger -