PrĂ©parant toujours actuellement pour la grille d’Ă©tĂ© de France Culture, plusieurs Ă©missions sur l’histoire des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es amĂ©ricaines, j’ai pris un peu de recul du cĂ´tĂ© de Travaux Publics. Je cède donc volontiers ma place, sur ce Blog Ă d’autres collaborateurs de Jean Lebrun. Toutefois, il y a plusieurs jours, le temps d’une journĂ©e j’ai pu orchestrer pour Jean Lebrun au cĂ´tĂ© de ValĂ©rie Beaumont, Sophie Montagne et Laurent Rousseaux, une Ă©mission rĂ©alisĂ©e dans le Perche. Pour aller plus loin, je cède, cet espace Ă ValĂ©rie Beaumont (photo ci-contre) oĂą elle nous parle justement de Travaux Publics et en particulier de son sĂ©jour dans le Perche pour l’Ă©mission du 28 mai 2008 …
Le Perche par Valérie Beaumont
Le rythme pressé des pas qui martèlent le sol, les talons qui claquent métronomiquement, une routine radiophonique à maintenir, la même chaîne, inlassablement, l’ascension de l’immeuble, sans sherpa, une fleur de trop dans le tapis et les courses qui dégringolent jusqu’au premier. Le blasphème n’est pas loin des lèvres. Je vais rater les premières minutes de ce qui sonne le début d’un rituel quotidien: le débouchage d’une bouteille, l’aiguisage du couteau, l’étalage des ingrédients nécessaires à la préparation du repas du soir et l’allumage du poste de radio posée au-dessus de ma tête, entre le thé vert, le bol-pamplemousse et la poupée vaudou des bayous.
Du lundi au vendredi, à dix-huit heures, une voix devenue familière envahit la cuisine en même temps que les effluves d’ail crépitant dans la poêle. Il me reste une demi-heure pour terminer ma préparation. Des épluchures d’oignon s’accumulent au sol, se coincent entre mes doigts de pieds. Un coup de balai et c’est au tour des peaux de carottes et de courgettes à venir décorer le plancher. Au menu, élections municipales sur fond de crème de fenouil, le Liban enroulé dans une tranche de jambon corse, les réformes grillées sur canapés. La carte, qu’elle soit scolaire, judiciaire ou gastronomique, est toujours variée.
Dix-huit heures trente, véritable frontière psychologique entre le jour et le soir, entre les obligations, le très urbain trajet de métro décoiffant, et la cervelle qui dégonfle, le ventre qui se remplit, le combat de devinettes qui s’exécute au-dessus des assiettes dévastées.
Les pas, le rythme, la ruée de fin de journée vers l’appartement et le cérémonial autour de la radio, le besoin de m’y tenir, l’impossibilité d’y remédier. Le seul événement qui cadence mes hybrides journées. Pour accomplir cette quasi-parade, nul besoin de plus que mes pieds et mes oreilles. Les premiers, les pauvres, en ont cependant toujours pris un coup, des fractures aux kystes, aux clous cachés dans l’herbe, aux brûlures et aux mystérieuses infections tropicales. Le malheur d’être née fin février. Les Poissons n’ont jamais su avoir des pieds…
Néanmoins, ils continuent à me porter tant bien que mal, ils gravissent les marches par deux, voire trois, posés dans des tongs multicolores, ou dans des bottes à talons qui chantent sur les trottoirs parisiens.
Un jour, ils m’emmenèrent voir les voix qui sortent de mon radio, au Café El Sur, puis à la Maison de la Radio. Dans les couloirs de France Culture, le rythme des pas est inaudible. On peux y courir, y sautiller, y traîner les pieds, nul ne vous entend. Vous passez inaperçu, les talons ne servent plus à rien sinon qu’à vous faire sentir un peu plus grand.
Quelques temps après, ma propre voix à Travaux Publics, qui côtoie celles de l’écrivain marocain Abdellah Taïa, et de celle de Jamal Boudouma, correspondant marocain en France pour l’hebdomadaire Nichan. Au menu, homosexualité, marginalités sexuelles. Sujet pimenté mais saupoudrée de cannelle.
Par la suite, l’Apocalypse s’est agréablement abattue sur nous. Puis quelques langues menacées sont brièvement venues se glisser dans nos oreilles en créant des ponts entre les peuples et les mots, du breton au sorabe, du mapudungun au ilnu, de l’accent québécois au français béninois.
Mais le souvenir le plus savoureux est celui de l’escapade d’un jour dans le Perche, en Basse-Normandie. Un petit bonheur ramassé par surprise dans une nature verdoyante et parfumée. Une équipe, telle une ravissante et délicate petite famille composite et improvisée, l’impression de retrouver des lieux communs, des paysages rappelant la Beauce québécoise. Un décor, des sourires, des discutions familières, rassurantes, plaisantes, coulantes.
Mes pieds, bien qu’épanouis à l’air libre de la campagne, cheminant gaiement sur « la Terre sacrée », ont frissonné sous la pluie froide du matin qui douchait la Gagnonière et son hameau. Le recouvre micro en mousse « minou » de la perche de Laurent m’inspire la confection d’une paire de moufles chaudes et douillettes.
Un retour donc, sur la terre de mes ancêtres, quatre cents ans après leur départ et leur accostage sur les rives du Saint-Laurent, l’artère première des gens de Québec, comme moi, mais aussi celle des Iroquois et des Algonquiens, qui ont transmis sans doute le dessein de la forme de leurs yeux à mon adorable grand-mère, Jacqueline Bertrand, championne de bowling, fille de Luce Petitclerc et de Gratien Bertrand, lui-même fils d’Ursule-Emilie Mercier, patronyme du premier ministre québécois qui effectua un voyage officiel à Tourouvre en 1891 accompagné de sa garde catholique de soldats en soutane.
L’heure est venue de se rapprocher de la cuisine de Sophie Montagne, de ses bouteilles de Champagne et des assiettes de charcuteries. Une ambiance conviviale règne dans cette maison. L’accueil est enveloppant et gai. On peut presque sentir la présence de ceux qui, avant nous, y ont mis les pieds. Encore eux…
Je baigne dans un certain onirisme, une impression d’être déjà venue là , d’appartenir à l’endroit. Encore un peu et je plonge dans la platte-bande avec ma truelle, les genoux plantés dans la terre, pour y enraciner des herbes aromatiques. Encore un peu plus et j’enfourche un vélo pour rejoindre la confrérie des Chevaliers du Goûte Boudin de Mortagne afin de faire une provision de boudin aux piments. Encore pas mal plus et je chasse Sophie de sa cuisine pour y régner l’instant de trois ou quatre plats à préparer et qui nous feront nous réunir à nouveau en soirée autour de la grande table recouverte d’une nappe blanche en lin.
Mais nous devons reprendre la route, visiter la maison de Robert Giffard qui a donné son nom à un hôpital psychiatrique de Québec mais aussi à un nombre incalculable de mauvaises blagues et d’insultes. La Beauce est partout sur le chemin, jusque dans les flacons remplis d’une boisson mixte réunissant les typiques saveurs des deux territoires en vedette de la journée que sont le Québec et le Perche : le sirop d’érable et le cidre. A Québec, jamais on ne boit la sève de cet arbre emblématique. Mais en sauce, versé sur une côtelette de porc aux abricots séchés, ce n’est pas très méchant.
Nous passerons par la Maison des Trudel que nous a fait découvrir un aimable couple de la région, les Lévesque. L’homme âgé et avenant m’expliquera que le champs de colza devant nous fut jadis un magnifique verger qui a cédé sa place à la production de bio éthanol… Si j’y avais vu des pommes, je n’aurais pu m’empêcher de grimper aux pommiers pour y remplir mes poches, comme je l’ai fait plusieurs fois durant mon enfance, à l’île d’Orléans, en famille, en omettant jamais de déclencher une bataille féroce entre moi et les autres enfants, au risque de nous retrouver avec des yeux au beurre de pommes et des oreilles remplies de réprimandes parentales.
La journée se terminera dans le jardin de Sophie Montagne, sous un doux soleil caressant. La poésie de Marie de l’Incarnation est évoquée par la lecture d’un de ses textes que j’arrive à massacrer en ne sachant quel ton lui donner. Ce n’est pas si grave après tout. J’ai les pieds heureux, ornés de petites fleurs jaunes calées entre mes doigts de pied. Elles y resteront jusqu’à mon retour à Paris où elles sembleront faner à vue d’œil avant d’être avalées par la grille sous laquelle gronde le métro. Retour légèrement brutal, l’éclatement des quatre passagers de notre transport aux quatre points cardinaux.
Mais il me reste encore une chose à savourer de cette merveilleuse journée : le reste de quiche aux courgettes et au fromage de chèvre de Sophie…
- Valérie Beaumont -


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25 juin 2008 à 10:51
Quel beau texte ! Très colorĂ©e et Ă l’image de l’auteure, il vient nous rejoindre tous et chacun en quelque part… J’ai aimĂ© “la fleur de trop dans le tapis”, fleur que trop de gens encore s’y accroche…
Merci ValĂ©rie et gros becs….de QuĂ©bec…comme ceux de Madame Coucou !!
Mimiel
XXXXXX
26 juin 2008 à 18:58
J’ai beaucoup aimĂ© la lecture de ton texte, si poĂ©tique et tellement ressemblant Ă la petite-fille que j’adore.
Grand-maman, Babou, xxxxxx
26 juin 2008 à 19:11
Cette journĂ©e dans Le Perche t’a inspirĂ© ce texte plein de fraĂ®cheur, de nature et d’histoire.
Grâce à internet, nous pouvons aussi écouter France Culture.
FĂ©licitations ma grande fille d’amour.Je t’embrasse fort.
Maman Marjolaine xxx
20 juillet 2008 à 13:10
C’est-y pas meuuuugnon ça?; la famille qui se mobilise pour sa petite…
23 juillet 2008 à 17:23
Merci ValĂ©rie, j’aurais aussi voulu que nous allions dans la forĂŞt oĂą les ancĂŞtres percherons ont appris Ă abattre les arbres d’ici, petits et chĂ©tifs Ă cĂ´tĂ© de ceux de Nouvelle-France, mais bon apprentissage tout de mĂŞme. Que nous allions Ă Champs, lieu bien connu de Jean Lebrun d’oĂą Ă©taient les Guimond, Louis Guimond parti pour la Nouvelle-France oĂą, après avoir commis deux garçons, dont l’ancĂŞtre de Jean-François qui habite Vancouver et que j’aime beaucoup, il fut tuĂ© par les Iroquois. Parce que les histoires oĂą il y a tant de passions sont celles qui nous font vivre.
Bonne suite Ă Benoit, Rose, ValĂ©rie, Laurent….
Sophie