Il y a quelques lustres de cela, alors que le festival prenait une ampleur considĂ©rable, un confrère un brin caustique (Etait-ce dans Technikart ?) avait eu cette formule cinglante : « El SonĂ r, c’est le club Mickey de la hype europĂ©enne ! ». Abordable, sensuelle et sĂ©ductrice, Barcelone contribue certes Ă  drainer une foule adulescente, hĂ©doniste et parfois rĂ©gressive, mais ce gigantesque rassemblement dĂ©diĂ© aux « Musiques avancĂ©es » -comprenez, tout ce qui touche Ă  l’expĂ©rimentation Ă©lectronique plus ou moins dansante- reste malgrĂ© tout le plus passionnant d’Europe, mariant habilement les grosses pointures du dancefloor avec des curiositĂ©s undergound et des dĂ©couvertes dĂ©coiffantes.
Parmi la programmation plĂ©thorique de cette quinzième Ă©dition, qui faisait la part belle Ă  la figure fĂ©minine dans la musique Ă©lectronique, on attendait beaucoup de la carte blanche offerte Ă  la journaliste et DJ anglaise Mary-Anne Hobbs, prĂ©sentĂ©e comme la « dĂ©esse mère du Dubstep » ! IntitulĂ©e « Experimental », son Ă©mission hebdomadaire sur la BBC - Radio One s’est imposĂ©e depuis quelques temps comme une formidable ambassade de ce courant novateur, Ă  la croisĂ©e du Dub, du Grime et des facettes les plus sombres de l’Electronica britannique. Autant vous dire que les joyeusetĂ©s sautillantes diffusĂ©es dans les salles voisines du festival faisaient pâles figures Ă  cĂ´tĂ© des canonnades et des infra-basses suffocantes dispensĂ©es par la prĂŞtresse anglo-saxonne. On avait parfois l’impression de se retrouver dans l’East-Sussex, au dĂ©but des annĂ©es 90, Ă  la grande Ă©poque des rave-party clandestines, lorsque, perdu en pleine campagne, les vibrations telluriques des caissons de basses faisaient office de fil d’Ariane, guidant les fidèles vers le lieu secret dans lequel se dĂ©roulait la sombre cĂ©lĂ©bration. Ce vendredi soir, Ă  Barcelone, c’Ă©tait le vrombissant « fil de Mary-Anne » qui attirait et rassemblait les adorateurs de Dubstep, des citoyens britanniques en goguette venus soutenir la fière reprĂ©sentante de la beeb, mais Ă©galement des curieux de tous horizons, des amateurs du cru, des catalans attentifs aux dernières dĂ©couvertes Made in London… Car il y a quelque chose d’incontestablement britannique dans le Dubstep, dans cette perpĂ©tuelle rĂ©-invention du Dub jamaĂŻcain, dans cette propension Ă  draper les sonoritĂ©s d’une profonde noirceur. Depuis les glaçantes complaintes purcelliennes jusqu’aux dĂ©ferlements post-industriels du groupe Test-Departement, c’est toute l’Angleterre sombre et tourmentĂ©e que l’on retrouve dans les dub-plates de Mary-Anne Hobbs. Avec une grande originalitĂ©, cependant : dans le Dubstep, il n’est pas question de pose, de maniĂ©risme, de dĂ©guisement grotesques, comme chez les adolescentes gothiques. Personne ici ne sur-joue la noirceur du son, bien au contraire. Que ce soit dans la foule ou sur la scène du SonĂ r Lab, tout le monde semblait accueillir les effroyables basses sorties d’outre-tombe avec un flegme Ă©tonnant et une dĂ©contraction toute britannique ! Singulier contraste le sourire aux lèvres de Mary-Anne Hobbs, la « Uma Thurman des platines », et les beats oppressants qui rĂ©sonnaient dans l’enceinte du festival… On sentait mĂŞme chez elle une sorte de jubilation enfantine Ă  importer sur l’insouciante Costa Brava ce « mauvais genre » aux sonoritĂ©s poisseuses et malsaines.
Mary-Anne Hobbs Ă  SonĂ r, c’Ă©tait un peu l’incarnation musicale du chef anglais Heston Blumenthal, qui serait venu dĂ©fier son homologue catalan Ferran AdriĂ  sur ses propres terres, un pied-de-nez expĂ©rimental et facĂ©tieux, un voluptueux veloutĂ© froid Ă  dĂ©guster dans la moiteur iodĂ©e de ce dĂ©but d’Ă©tĂ©…

Note : Ironie de la programmation, le set de Mary-Anne Hobbs dĂ©butait au moment mĂŞme oĂą la française Yelle entamait ses chorĂ©graphies star-acadĂ©miques sur la scène du SonĂ r Pub… Inutile de vous dire qu’entre l’Ă©gĂ©rie mal coiffĂ©e de la tecktonik-chic et la rayonnante nĂ©cromancienne du Dubstep, le match de l’Ă©lĂ©gance musicale Ă©tait pliĂ© d’avance ! L’Angleterre nous aurait-elle encore une fois coiffĂ© au poteau ?