A l’occasion de la dernière émission que Jean Lebrun vient d’animer depuis El Sur avant de prendre la route des festivals et de mettre un terme à l’aventure Travaux Publics, il m’est difficile d’écrire quoi que ce soit … l’émotion, sans doute … Alors, comme souvent, lorsque l’émission a lieu, je suis, chez moi entre la cuisine et le bureau, à ajouter au compte goûte liens ou biblio sur le site de l’émission … Ce soir,  impossible pour moi d’assister à cette dernière à El Sur, ma petite famille qui vient de s’agrandir avait besoin de ma présence à la maison, c’est donc avec tendresse que j’ai écouté, ce dernier rendez-vous argentin et parisien … Difficile d’en écrire plus … Peut-être dans quelques jours … Alors pour marquer le coup, je laisse, avec grand plaisir cet espace “virtuel” à Sophie Berger qui vous propose de partager avec elle sa photographie personnelle du lieu … Merci à elle …

Au Café El Sur

Des pensées remontent à la surface au rythme des bulles qui se pressent contre la paroi d’un verre de bière argentine. On repense à l’article du journal que l’on vient de refermer. En écho, un autre journal, celui de France Culture. Il est 18h20 au Café El Sur. De petits paquets de gens par petites tables. Un Å“il sur le boulevard, une gorgée de bière. On repense à ce que l’on pourrait avoir envie de dire sur ce que l’on a lu dans le journal.  On saurait de quoi on parle, on a l’expérience du terrain. Oh, bien sûr, il y a les blogs ou les « post » de nombreux médias sur internet, mais il faudrait oser y aller, poser noir sur blanc des mots qui apparaîtraient à l’écran… On ferait entendre la fanfare quand on hésite à sortir la flûte à bec. Alors on sait qu’on va se taire, à moins que…

18h30. Le silence se fait, progressivement. Les habitués, dociles, cessent de parler dès  le début de la météo. Pour les autres, un peu interloqués, quelques « chut » feront office de rappel à un ordre bien mystérieux : par quel décret la parole n’est-elle plus autorisée dans un café à 18h30 ? La scène fait penser quelques instants au silence qui s’imposerait de lui-même suite à l’irruption du professeur dans la salle où il s’apprête à donner cours, ou peut-être plutôt, au silence qui s’installerait dans une salle de spectacle dont les lumières, une à une, s’éteindraient. Mais la parole reprend vite place dans ce petit café aux murs jaunes, et la scène et la salle ont des limites floues. Un micro tendu dans l’assemblée silencieuse, dès le début de l’émission, convertit ici un spectateur en acteur à qui réplique sera donné.  Celui-ci aura pu ajouté une note de bas de page à l’article lu quelques minutes auparavant.

Ceux qui étaient venus couler un moment entre amis dans les murs d’un café au hasard, tendent l’oreille. Absorbés par la discussion amicale, ils n’avaient pas vraiment fait attention au dispositif technique qui se mettait en place. Ils s’apprêtaient peut-être même à partir, scandalisés par ce silence imposé et semblent comme retenus par la veste. Etonnant cet invité. Curieux cet extrait musical. Ce sont ceux-là aussi que la radio vient chercher au café. De la rencontre naît l’inattendu et le biscornu qui se feront forme à part entière, donnant au corps de la radio des allures similaires au lieu qu’elle investit, une salle ni ronde ni carrée, avec cette porte battante à l’entrée, plus souvent ouverte que fermée.

Le lieu du café n’est pas neutre. Les micros sortent de leur tour d’ivoire. Des tirades sur la politique environnementale, ou encore budgétaire s’accommodent bien de l’élégance prosaïque des bruits de vaisselle, d’une machine à café, ou d’une viande qu’on bat pour la rendre plus tendre. La parole se fait aussi malléable que la viande fraichement frappée. Elle peut se reprendre, se nuancer, se corriger. La radio cesse un instant de se faire cours magistral. 

En période de campagne électorale, le petit dispositif radiophonique conforte sa place au café.

Au café, on cause et on confesse. Le café a hérité de l’ancienne veillée. Anecdotes en tous genres et bigarrure du propos. Tel ancien député y livre son goût immodéré pour les crèches qu’il fait et défait souvent le soir.  Au détour d’un chemin escarpé, il dessine ses convictions : « celui qui n’a pas d’activité peut appartenir pleinement à la communauté dans cette société où le travail gratifiant est chose rare. »

Certains jours, un ou deux habitués rédigent en hâte des « dépêches », qui tombent ensuite durant la diffusion des reportages. Questions que certains veulent poser et griffonnent sur un bout de papier avant de prendre la parole au micro. Le direct ressemble alors fort à un exercice d’équilibriste ou plutôt de jonglerie. Rattraper toutes les balles, les faire tourner, en alternance et avec force variable.  Mais l’exercice n’est pas statique et l’appui sur les piliers bleus d’El Sur, de peu de secours. Des invités, des reportages ou extraits sonores, des interventions ici ou là dans la salle, une chronique gastronomique parfois. La parole se tisse lentement, sous nos yeux, faite de fils colorés et inégaux.

Par les baies vitrées d’El Sur, on peut voir une partie du boulevard Saint-Germain.  L’agitation de l’heure de sortie des bureaux, la circulation, accompagnent assez bien l’exercice radiophonique en cours. Parfois l’extérieur se plaît à faire irruption dans le café. Une sirène de police, à l’occasion, nourrira également le tissu bariolé des voix et propos qu’offre l’émission. L’été, toutes baies vitrées ouvertes, l’intérieur du café argentin et le boulevard parisien ne font plus qu’un. Les passants se font auditeurs. Les auditeurs parlent. Et jusqu’à 19h30, l’intérieur d’un café de Paris se confond aussi bien avec l’intérieur de telle ou telle autre habitation quelque part en France.

- Sophie Berger -