Depuis deux ans, je me prépare à l’échéance. On m’a d’abord laissé entendre qu’il me fallait expier de quelques années de responsabilité, dans l’équipe de direction de France Culture, les vingt deux années de liberté qu’on m’avait généreusement octroyées à l’antenne. Je me suis peu à peu convaincu. N’ai-je pas tenté tous les exercices possibles et imaginables: au petit matin, l’escalade par la terrasse du Conseil d’Etat, du bureau du ministre de la Culture et le soir, en plein hiver, l’accès en raquettes jusqu’à un studio improvisé dans un refuge du Haut Jura ? Il ne me resterait qu’à faire une émission pendu au plafond et la tête en bas mais n’est-ce dangereux pour un monument historique de France Culture?
 

Un jour, Claude-Jean Philippe m’a questionné: “Vous passez tellement de temps à préparer vos émissions, les questions que vous posez aux invités comme leurs réponses que vous ne leur laissez pas le loisir de seulement commencer, qu’on se demande quelle vie vous menez.” Sur le moment, je n’ai pas su que dire et voilà, quatre ans plus tard, je réagis: j’arrête. La radio telle que je la pratique exige un tel engagement physique que le bonhomme risque de s’user. Surtout, avec l’âge, le vieil acrobate que je suis devenu ne peut plus prétendre provoquer l’admiration ou l’identification chez les jeunes générations: bien malin est celui qui sait aujourd’hui sauter du trapèze des classiques à celui des adolescents et tendre son fil entre des univers culturels éclatés, atomisés, individualisés. Mieux vaut retrouver cet anonymat que j’ai toujours désiré.

Alexandre, sur notre site, me dit fort justement: “En cessant votre émission, vous rejoignez les personnages que vous préfériez parmi vos invités, ceux qui sont fiers de leur modestie.” Le bonhomme risquait de s’user, la formule de l’émission aussi. Elle convenait à l’époque du débat présidentiel, quand la France se disait prête à un bouleversement du sol au plafond. Elle avait encore son utilité pendant la préparation des municipales: notre mobilité, notre attention aux enjeux locaux correspondaient à la période. Mais maintenant? Je me vois mal consumer ma vie à commenter la vie de Nicolas Sarkozy… Or la discussion des affaires publiques passe présentement par cette obligation quotidienne: le président impose son agenda, les français réagissent en râlant sans discontinuer mais en refusant de s’avouer que l’Elysée n’est que le miroir de ce qu’ils sont devenus. Je rêve sans doute d’un peuple qui, s’occupant moins de ses propres affaires, n’aurait pas secreté, en l’élisant et en le scrutant minute après minute, un président  à ce point obsédé par son histoire personnelle. “Travaux publics” correspondait à une certaine conception des affaires publiques qui n’est plus exactement de saison.

La démocratie athénienne recommandait la parrhèsia, c’est à dire l’obligation de dire franchement ce qu’on pense à propos des affaires publiques. L’habitude s’est prise, même chez nos auditeurs qui participaient fidèlement  à nos modestes assemblées, de parler d’autre chose, des foucades monégasques du couple présidentiel par exemple, et de se taire sur l’essentiel. Mais je m’offusque aussi vertueusement qu’inutilement, sans doute. Au théatre, le public parle même quand il se tait et c’était la même chose à chacune des occasions de fraternité que nous créions. Une auditrice silencieuse, à la dernière parisienne d’El Sur, m’a d’ailleurs tendu un courrier qui résumait ce qu’elle n’osait exprimer de vive voix: “Merci de vous être entouré de jeunes journalistes qui, pour certains, ont déjà fait leurs preuves et, pour d’autres, sont pleins de promesses. Merci de ne pas être tombé dans le parisianisme et d’être allé faire régulièrement des émissions en province. Merci pour votre gentillesse envers le public, y compris les piliers taiseux”.

Au moment où “Travaux publics” va prendre bientôt les couleurs du souvenir, me revient soudain en mémoire une autre lettre, reçue, celle-ci, par la poste, et d’une inconnue. Elle était venue peu après un “Culture-matin” que j’avais voulu achever au ras des vagues, sur la plage du Sillon à Saint-Malo, histoire d’ouvrir des horizons à ceux qui se sentent enfermés dans des murs. La correspondante disait, parlant d’elle-même mais elle aurait aussi bien pu parler de la France: j’ai été jeune et belle et maintenant c’est la maladie, le racornissement, la sclérose en plaques mais je vous sais infiniment gré de m’avoir fait entendre, quelques instants, la mer.