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18 novembre 2007

Strasbourg et ses universités

Posté dans: Non classé

A mon arrivée à Strasbourg, le chauffeur de taxi ne manque pas de me plaindre: “Vous autres à Paris,vous êtes pris en otages”…
L’expression est si galvaudée qu’habituellement, elle ne me fait plus réagir. Il se trouve que ce matin, j’ai une historiette à servir à mon interlocuteur, qui permet de remettre les mots à l’endroit: “Figurez-vous que, ce matin, au départ de Paris et attendant un de vos collègues au pied de mon domicile, je vois surgir, trottinant d’un bon pas, Joëlle Kauffman - vous savez, la femme du journaliste emprisonné au fond d’une cave pendant trois ans, au Liban. Elle s’en allait, toute emmitouflée, à pied, à son travail. Jean-Paul était parti pareillement mais dans la direction opposée. Je ne pense pas que l’un comme l’autre se sentaient otages de qui que ce fût ce jour de grand soleil.”
Le taxi tombe d’accord: on a déjà progressé quand on a utilisé les mêmes mots avec le même sens. Et, en échange, je lui sers une autre anecdote où je ne suis pas à mon avantage. Demandant l’autre soir une infusion dans un restaurant, je me suis fait rembarrer par le serveur : “Qu’est-ce que c’est, une infusion, monsieur? Je connais la verveine, le tilleul, à la rigueur le tilleul-menthe mais l’infusion, non. Sans doute,quand vous désignez un oiseau, ne savez-vous pas distinguer un corbeau d’un rossignol”.

Ces jours-ci, l’aéroport de Strasbourg fonctionne à plein régime alors que, depuis l’arrivée du TGV, les résultats de la ligne de Paris fléchissaient. La gare, en revanche, fait grise mine sous l’étrange verrière dont on l’a coiffée pour dissimuler son joli teint rose d’antan. Non seulement les agents de la SNCF sont nombreux à observer la grève mais les roulants de la Deutsche Bahn s’y sont mis aussi. C’est étrange, les journaux télévisés français voient partout, de ce côté-ci de la frontière,des “otages” mais ne parlent pas, de l’autre, des 80% de conducteurs qui ont cessé le travail. On dira que ce n’est pas la même chose: un seul syndicat, en Allemagne, rassemble l’énorme majorité d’une catégorie professionnelle, le conflit a été précédé de nombreuses procédures d’alerte et de moult négociations. En effet. Une remarque, toutefois: les roulants allemands réclament 31% d’augmentation de salaire et une convention séparée au nom de la pénibilité de leur métier. Ils exigent qu’on leur fasse un statut particulier. Leurs collègues français demandent seulement qu’on ne le leur défasse pas.

Strasbourg n’est pas non plus à l’abri d’un mouvement étudiant. Le temps des situationnistés, nés ici, est à bien des égards révolu; cependant, à l’Université Marc Bloch notamment, les autorités s’inquiètent de la présence de quelques éléments radicaux qui préfèrent la “démocratie de masse” en assemblée générale ininterrompue aux procédures de la représentation. Elles mettent en avant, surtout, l’inconscience de certains électrons libres. Dans la journée de vendredi, un début d’incendie dans une salle a justifié la fermeture administrative d’un bâtiment et un communiqué alarmiste de la ministre. Il n’y a que dans l’une des trois universités, Marc-Bloch, que ce genre d’incident peut se produire. L’amphi historique est tagué au point qu’on ne sait comment et où y inscrire un “crève,bourgeois” surnuméraire. L’entretien laisse ici et là à désirer. Il reste néanmoins à Marc-Bloch le Palais universitaire, trémoignage insubmersible des largesses de l’Empire allemand. L’Université de Strasbourg n’aurait été qu’un établissement de province parmi d’autres si le Reich, en 1872, n’en avait fait sa vitrine, attirant d’excellent chercheurs, construisant avec munificence: la Bibliothèque était la seule de l’Empire à offrir avant 1914 plus d’un million de volumes. La République, après 1919, s’essaya à faire presque aussi bien: un budget particulier fut consenti six ans durant, les professeurs furent payés 30% de plus que dans les autres province; bien mieux, on s’employa à developper… le financement privé par le biais d’une Société des amis un moment présidée par Poincaré et qui existe encore. On a ici, de par l’histoire de la confrontation franco-allemande, une université qui, depuis longtemps ,s’est autonomisée et dotée de ressources propres.
Une université? il faut encore dire: trois, Marc-Bloch déjà nommée, Robert-Schuman et, la plus importante,la 99ème du trop fameux classement de Shangaï, Louis-Pasteur. Ces trois établissements sont nés dans la douleur après la réforme d’Edgar Faure et certains des successeurs des enseignants qui vécurent cette césure refusent encore de frayer ensemble. Néanmoins le gouvernement pousse à la constitution de mégapôles et veut faire de Strasbourg un laboratoire: d’ici deux ans, les trois entités devraient n’en faire plus qu’une. 4OOOO étudiants, 1OOOO membres du personnel et trois présidents, porteurs du projet avant même que Paris ne l’approuve, n’en faisant plus qu’un seul.
Notre émission, jeudi dernier, a sans doute présenté l’affaire comme si elle était faite. C’est l’avantage d’un blog: il me permet, après l’écoute de quelques propos d’après 19h30, d’après-boire en somme, de poser trois questions dont je n’avais pas senti le caractère crucial:
-Les personnels manquent pour accomplir de nouvelles fonctions très techniques,les recrutera-t-on en externe, avec des contrats courts ou disposera-t-on de moyens suffisants pour les former et les faire passer, nombreux, de catégorie B à catégorie A?
-Les professeurs accompagnent-ils l’affaire contraints et forcés et les associera-t-on mieux à la réalisation d’une fusion qui n’a été décidée que par un petit groupe de stratèges?
-Les présidents disposent dorénavant de pouvoirs étendus qui ne correspondent pas nécessairement à leurs compétences. On rit parfois quand ils présentent, à tâtons, leurs bilans financiers. Ils sont les équivalents des maires à la tête de leurs conseils municipaux, ceux-ci étant d’ailleurs souvent plus nombreux. L’élection du prochain grand manitou de Strasbourg 1,2,3 ne devrait-elle pas être précédée, avant une campagne qui s’annonce aussi serrée que feutrée, par l’acquisition d’un tandem, comme à l’Hotel de Ville ?


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