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24 février 2008

Perche secret

Posté dans: Non classé

 Il y a trente ans de cela, j’ai songé à faire ma vie dans le Perche. Depuis, quand, de loin en loin, j’y retourne, j’ai l’impression de revenirau plus près de moi-même. Ce jeudi, mon pélérinage débute à l’Hôtel du Dauphin, le seul monument qui vaille à L’Aigle, avec l’église évidemment, lourde et riche motte de beurre normande. Mais c’est après le repas, trente kilomètres au Sud, que le philtre opère : la route commence à serpenter, les maisons abandonnent leur appareillage de briques pour se couvrir de crépis clairs, à l’horizon la forêt bleuit, la voiture roule plus doucement, les bavardages inutiles s’y étouffent. Silence. La Trappe est à deux pas : Chateaubriand, la visitant pour préparer sa “Vie de Rancé”, parvenait même à y guetter l’écho des lointains malouins: “Si l’on entendait du bruit, ce n’était que le son des arbres ou le murmure de quelques ruisseaux mais on n’était pas bien certain de n’avoir pas ouï la mer”.   

Parfois, avant de faire une émission, je m’interroge. Faut-il faire la courte échelle à l’auditeur, l’aider à sauter le mur, écarter devant lui les feuillages et lui faire découvrir ce qui, pour moi, équivaut au parc duGrand Meaulnes ? Dans le Perche, l’hésitation est d’autant plus justifiée que les heureux résidents de l’endroit aiment le secret. Je dis bien : lesrésidents. Les habitants de vieille extraction ne sont en effet plus guère nombreux : ni l’agriculture, peu modernisée, ni l’industrie, depuis longtemps délaissée, n’ont pu les retenir; ils ont été projetés, très vite, très loin,vers la capitale voire jusqu’au Canada, sans même se fixer un moment dans de petites sous-préfectures intermédiaires. Le Perche ne connaît pas la ville. En revanche, il s’est peuplé récemment de …citadins : d’abord nommés, dès qu’ils avaient le dos tourné, “horsains”, ils sont maintenant si nombreux qu’ils peuvent  dorénavant s’autodésigner d’un mot, pour eux plus agréableà leurs oreilles : les “accourus”.  Ces résidents, parfois quasi permanents, donnent le ton, fixent le rythme : alors que les locaux cherchent encore à rattraper le temps moderne, ils voudraient, eux, le retenir.   

La sagesse populaire disait: “Il faut avoir ses revenus ailleurs et venir les manger dans le Perche.” Ici, presque plus d’activité productive : un élevage d’élite, de rares usines dont l’imprimerie-vitrine de Montligeon,une industrie propre s’il en est. Le Perche correspond exactement au type de territoire dont Laurent Davezies s’inquiète de la multiplication en France : il ne vit, en creux, que du transfert de richesses conçues très loin. Cependant, bien que manoirs et longères, comme disent les agents immobiliers, s’échangent fort cher, leur valeur marchande n’a pas épongé toutes les autres. Demeurent les données de base du bocage : le cheval, cedemi-dieu, la haie, la forêt, le cidre, le poiré. Les résidents ont imaginé des alambics aux cuivres bien astiqués pour les distiller : l’Association des Amis du Perche, qui est bien plus qu’une société savante, la charte du bâti, l’écomusée de Sainte-Gauburge et, depuis une dizaine d’années, le Parc naturel régional. En outre, des garde-fous les protègent: ni gare importante ni autoroute, peu d’hôtels. Ajoutez l’humidité persistante qui éloigne les imbéciles héliotropes qui ne peuvent imaginer un week-end sans lunettes noires… Un esprit tient ce lieu comme en suspension.    Néanmoins le Perche ne vit pas en apesanteur. Quelques verrous le tiennent arrimé à la banalité. Les nouveaux venus, depuis deux générations qu’ils prolifèrent comme champignons après la pluie, ne sont jamais arrivés à prendre vraiment le contrôle des postes politiques. Un vieil hebdo à Mortagne continue, impavide, à faire l’opinion chaque mercredi, mais pas à la façon narquoise et parisienne du “Canard”, avec, au contraire,  des titres du genre: “A Condé- sur- Huisne, un homme est retrouvé mort sur son canapé” ou encore: “A Longny, le mercredi des cendres, le feu est vite éteint dans l’église”. C’est à peine si les conseils municipaux et le Conseil général de l’Orne, à la veille de la prochaine élection, vacillent sur leurs bases.

A Réveillon, l’émission réunissait quelques uns des nouveaux électeurs qui vont peut-être s’y infiltrer et c’étaient des tout derniers venus peu vindicatifs, des ressortissants de l’Union européenne dotés du droit de vote aux scrutins locaux, des anglais notamment, facilement adaptables à la vie rurale: on leur fera plus aisément une petite place qu’aux parisiens trop riches, trop sûrs d’eux.   

L’excellent et discret écrivain Jean-Pierre Maurel, auteur de”Perche-Paris-express”, l’un de nos invités, aime citer la remarque de SaulBellow : “La civilisation, c’est une terrasse à Paris à 19 heures.” A Travaux Publics, ce soir-là, c’était un bar tout simple, avec son vieux poêle et son piano à queue revenu de toutes les guerres, le bar d’un couple de britanniques, Shirley et Bob. La civilisation, dans le Perche, c’est la cooptation, régie prudemment, au coin du feu, par un subtil et insaisissable genius loci.


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