Metz et Nancy irréconciliables?
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Chez Jehanne d’Arc, le café si accueillant de Saïd et Maryse, en buvant un schlouk de mirabelle ou un baron de bière, nous avons tenté d’adapter à l’endroit le succès de Dany Boon. “Bienvenue chez les mosellans”, avions-nous titré l’émission. Et, ma foi, l’ébauche d’intrigue que nous avons écrite ensemble tenait à peu près debout. Les personnages, en tout cas, étaient réunis: le journaliste venu d’Auvergne et resté là pour sa retraite qu’il consacre à rédiger un blog, “Moselle humiliée”, le juriste distingué qui fraternisait au comptoir avec la communiste italienne d’Audun-le-Tiche et beaucoup d’autres encore que Christian, le peintre du quartier Saint-Louis, aurait pu portraiturer en marge de notre scénario collectif. Bien sûr, nous-mêmes, les animateurs de “Travaux publics”, avons été moqués, traités de parisiens, incapables de regarder la Moselle autrement que par les fenêtres d’un TGV mais c’était de bonne guerre. L’esprit Dany Boon, tel qu’il triomphe actuellement dans tout le pays, affirme qu’on ne peut bien vivre (c’est à dire bien rigoler mais aussi pleurer à l’unisson) qu’entre quatre z’yeux et en mettant l’accent sur le pays et les dialectes. Or le centre, qu’à France-Culture, nous représentons à notre corps défendant, c’est le principe de sérieux et de réalité. Il faut donc aller contre, quitte à paraître idiot: l’idiotisme peut être un particularisme… Absorbé par cet exercice purement mosello-mosellan et appliqué, sous l’oeil sourcilleux de mes interlocuteurs, à bien faire les différences qui s’imposent (entre les trois variétés de francique du département, les hommes du fer et ceux du charbon, les immigrés italiens, polonais et maghrébins etc…), j’en avais oublié le traditionnel face-à- face de Metz avec Nancy. Quelques heures passées dans la capitale régionale suffirent pour me signifier qu’il persistait, toujours aussi vivace, toujours aussi stérile. Un bouquiniste proche de la place Stanislas, auquel je demandais des livres sur la ville voisine, leva ses besicles de son ordinateur et me dit tout de go: “Ici, monsieur, on ne vend jamais rien sur Metz.” Ce même 23 mars 2008, dans un autre registre de lecture, L’”Est républicain” racontait le surgissement, “dans les bus articulés qui ne vont pas tarder à être désarticulés”, de quelques dizaines de “supporters” du FC Metz venus fouler la terre nancéienne.” Visages dissimulés sous des capuches, écharpes nouées jusque sous les yeux, lunettes de soleil, pétards, chants guerriers, insultes et gestes provocateurs, hurlements caverneux (…) Pour beaucoup, ils transpirent la folie et la haine.” L’article, en page 2 de “L’Est”, était titré: “Comme des bêtes…”L’antagonisme des deux villes, que séparent 6O kilomètres à peine, vient de loin. Metz voit Nancy comme une ville franco-française qui a profité de la défaite de 187O pour siphonner ses ressources intellectuelles et humaines. Nancy reproche à Metz de n’avoir pas été assez lorraine et d’avoir choisi le rattachement à la France deux siècles avant qu’elle, Nancy, n’y soit contraintepar la disparition du bon roi Leszczynski, son dernier souverain autonome. Le maire de Nancy fait inscrire au patrimoine mondial de l’humanité la place Stanislas tandis que celui de Metz porte la candidature du Ring impérial construit par Guillaume II autour de la gare, laquelle était qualifiée par Barrès (député de Nancy!) de “pâté en croûte surmonté surmonté d’une tourte aux épinards”…La différence se lit jusque dans l’ordonnancement des cérémonies pascales. L’évêque de Nancy les mène vigoureusement dans le style post-concilaire habituel au milieu d’une foule peu nombreuse que contient aisément sa cathédrale de poche. Son confrère de Metz, qui bénéficie toujours des ressources du régime concordataire, se tient au haut bout de sa nef immense dans un grand concours de peuple, assisté de chanoines en camail et d’une maîtrise innombrable habillée de rouge, de bleu et de noir, qui chante l’évangile intégralement en latin. On est dans le terreau d’origine du grégorien, dans une ville où la cathédrale fut longtemps le lieu du pouvoir et où la référence affichée comme la plus ancienne n’est évidemment pas l’Allemagne mais l’Italie. L’Italie mère de la chrétienté mais surtout l’Italie des marchands. Non loin de la cathédrale Saint-Etienne, la place Saint-Louis tente de retrouver sa splendeur: avec ses maisons hautes et ses arcades ventrues, elle rappelle que Metz était, au Moyen Age, une des places préférées des marchands et des changeurs lombards.Les choix politiques et économiques d’aujourd’hui épousent cette longue histoire. Les deux grands féodaux qui ont dirigé chacun très longuement Metz, Raymond Mondon puis Jean-Marie Rausch, qui vient seulement d’être battu après trente sept ans de mandat, ont voulu réinstaller Metz dans une position géographique où Nancy tient peu de place et où se répète, en revanche, la configuration médiévale. Ce qui compte et ce qui attire, c’est la Rhénanie jusqu’à l’Italie. La récente prospérité du Luxembourg, fondée sur le capitalisme financier et qui attire quotidiennement 6OOOO travailleurs lorrains frontaliers, renforce ce dispositif. Metz joue crânement cette carte alors que Nancy craint la combustion de ses ressources par le Grand Bûcher.Paris veut encore croire à une métropole à deux têtes. Mais le local -encore lui, comme dans le film de Dany Boon- en décide, une fois de plus, autrement.
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