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28 novembre 2007

Au Struthof,l’aménagement de la mémoire

Posté dans: Non classé

Natzwiller, il y a douze ans… C’était notre première émission dans le camp le plus occidental du système concentrationnaire nazi, le premier à avoir été découvert par les troupes américaines dès la libération du territoire annexé en novembre 1944. Ce petit matin-là, dans le froid et la neige de février - le Struthof est exposé plein nord - nous avions été surpris de voir surgir de l’obscurité, lampes en main et chiens en laisse, un groupe de vigiles qui avait patrouillé toute la nuit. “La nécropole, nous avait-on expliqué, doit être protégée des taggeurs et rôdeurs dangereux mais aussi les baraquements qui survivent dans le camp-souche tout en dessous.” Il n’y avait pas que la nuit à être rongée par la suspicion. Le jour, certains visiteurs avaient du mal à admettre que le tranquille bâtiment un peu à l’écart, face à une auberge, et qui abritait avant-guerre des bals et des banquets avait été aménagé en 1943 en chambre à gaz pour les besoins d’un experimentateur fou de l’Université nazifiée de Strasbourg. Quant au crématoire et à la salle d’anatomie dudit professeur Hirt, au bas de la pente du camp-souche, on les avait, au moment de notre première visite, fermés au public : “trop de ricanements, pas assez de recueillement”,avais-je pu comprendre de ce que me laissaient entendre les guides.
La présentation du Struthof a, depuis, été reprise en main. J’imagine qu’elle a fait l’objet de combats difficiles entre le ministère des Anciens combattants qui est parvenu à se survivre en Office national de la mémoire, les associations d’anciens déportés qui ne peuvent espérer la même métamorphose administrative et qui se dépeuplent inexorablement et, enfin, les historiens, lesquels ont parfois tendance à réduire les survivants au statut de simples documents vivants. Heureusement, Robert Steegman était là, qui achevait à ce moment décisif sa thèse sur le Struthof. Il y prouvait que l’histoire du camp pouvait être documentée, de sa naissance en 1941 à son éclatement après l’évacuation apparente par les nazis à l’automne 1944. Aucun camp ne ressemblant exactemennt à un autre, il montrait que celui de Natzwiller-le Struthof se caractérisait par sa dissémination en multiples kommandos de travail, au Nord jusqu’à Hayange, au Sud jusqu’à Mulhouse et surtout à l’Ouest, très en avant dans l’épaisseur du Reich. Ce n’était pas un petit camp: plus de 5OOOO personnes y furent inscrites dont 4O% disparurent. Grâce à Steegman, il est aussi possible de déterminer l’origine de la plupart des détenus: alors que, longtemps, le souvenir des Français - Delestraint, le réseau Alliance, les maquisards vosgiens - éclipsa celui des autres, la part des Polonais, des Soviétiques, des Croates, des Slovènes - le cher Boris Pahor - des Juifs et des Tziganes aussi peut être justement faite.
Evidemment, on peut discuter la construction par les Anciens combattants d’un batiment bien haut, dire que le parcours balisé qui mène à la villa du directeur et à la chambre à gaz est comme banalisé. L’aménagement du baraquement supérieur de l’enceinte en salle d’exposition est, quasi en tous points, absolument remarquable. Et le résultat est palpable pour qui a vu le comportement des visiteurs en 1995, 2000 et le compare à celui d’aujourd’hui. Le premier bâtiment qu’ils parcourent présente l’ensemble du système concentrationnaire, le baraquement supérieur leur montre les spécificités de Natzwiller, ils descendent ensuite la pente jusqu’au dernier cercle , le crématoire, et nulle autre attitude n’ est alors possible, après information précise et indiscutable, que le recueillement. Lucien Febvre, qui est d’aileurs cité dans la muséographie du Struthof, disait: “L’histoire est un moyen d’organiser le passé pour l’empêcher de trop peser sur les épaules des hommes”.
Les esprits contrariants noteront cependant qu’au crématoire, le passant silencieux n’est en fait pas seul: des caméras l’observent. Mais la dernière question qui demeure n’est pas là. Sauf sur un panneau sybillin et quasi invisble, nulle part n’est évoquée la mutation du Struthof, entre 1945 et 1948, en camp destiné aux suspects de collaboration. Les buts des nouveaux gardiens, français, n’étaient évidemment pas ceux des nazis, il n’empêche que les conditions de détention étaient encore difficiles. Il faudra qu’une fois l’histoire de cette période établie, elle trouve un peu plus de place dans la présentation du lieu car, qu’on le veuille ou non, elle appartient aussi à sa mémoire. Mais voilà qu’une fois encore, comme me l’écrit un auditeur, je me laisse fasciner par le “dur désir de durer de la différence alsacienne”. En effet , j’ai de plus en plus en plus de sympathie pour cette “différence” et je comprends qu’elle ne veuille plus se nourrir d’un complexe que nous autres “Français de l’intérieur ” entretenons de nos soupçons: “Mais n’auriez-vous pas été un peu boches?”


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