En 1916, sur la Voie Sacrée, sans cesse déchaussée par le gel, passaient quotidiennement près de 2000 véhicules, chargés d’hommes et de matériels: ils allaient nourrir la Bataille, cette insatiable. Aujourd’hui, celui qui a pris à Paris Est l’unique convoi du matin desservant l’improbable gare “TGVMeuse” l’emprunte à son tour pour rejoindre Verdun mais à bord d’une navette qui aurait paru bien frêle l’Année terrible. Les autres passagers transitent par Châlons et se retrouvent dans le petit autorail acheté chez Bombardier par la région Champagne-Ardennes. Suippes, Sainte-Menehould, Les Islettes, Clermont-en Argonne et voici, enfin, le terminus…Verdun, qu’on nommait le coeur de la France, n’en est plus qu’un membre négligé, quasi disjoint. Lire la suite »
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Dominique Gros pénètre, en compagnie de son petit-fils, dans le grand bureau du maire qui est désormais le sien. La place de l’Hotel de Ville de Metz a été dessinée par Blondel et on sait le principe de base de cet architecte: les fonctions de l’édifice doivent être visibles; chacun, du dehors, doit en avoir une lecture nette. Jean-Marie Rausch, d’instinct, y avait adhéré: les Messins, dont il ne cherchait pas à se faire aimer, et qu’il rencontrait peu ou seulement en sortant de son automobile, savaient de quel étage, et derrière quelles fenêtres violemment éclairées, il les opérait à distance. Longtemps, très longtemps, ils s’en étaient trouvés rassurés. Mais, craignant que la main du vieux praticien ne finisse par trembler vraiment, ils avaient fini par le congédier… Ce Vendredi-Saint, tandis que la pluie tombe dehors en averses violentes, Dominique Gros, l’élu des Rameaux, fait donc visiter son nouveau domaine à son petit-fils. Le lieu est blanc, d’un blanc chirurgical. Partout, des écrans plasma. Le petit-fils passe de l’un à l’autre, s’émerveille. Le grand’père répond: “Tu sais, ce n’est pas vraiment mon truc.” Pourtant, l’avantage de tout le bric-à -brac informatique dont aimait à s’entourer Jean-Marie Rausch, c’est qu’il permet, d’une part, de piloter avec précision le lourd vaisseau d’une municipalité et, d’autre part, quand il y a mutinerie à bord, de quitter son poste très rapidement. Pas d’archives à débarrasser, on n’a même pas besoin de faire de discours puisque l’imprimante est débranchée , on dit juste “bye bye” au personnel qu’on a commandé pendant un tiers de siècle et les disques durs qu’on a emportés dans la poche de son pardessus, on les glisse, au retour chez soi, dans les ordinateurs de la maison, si on en a encore une… Rausch est parti comme cela! Et le petit-fils de Dominique Gros devrait lui suggérer de méditer la leçon. La victoire de Metz, est si fragile… Au premier tour, la moitié des inscrits s’est abstenue, le total des électeurs de Gros n’aurait pas rempli le stade du FC Metz et, au second, que se serait-il passé si une partie de la droite n’avait pas obstinément refusé de rejoindre Rausch? J’oserais presque, mais je ne veux pas raviver une plaie jamais cicatrisée, comparer cette municipale étrange à l’élection de… Nancy décrite dans “Lucien Leuwen”: dans un coin, se tient un redoutable manipulateur pour qui importe peu la perte de son camp du moment qu’il continue de tirer les fils; les nancéiens du roman de Stendhal le redoutaient, les messins l’identifieront sous les traits d’un sénateur qui, infatigablement, dit toujours non: quel que soit l’objet sur lequel il penche sa tête disproportionnée, il le complique. Lire la suite »
Chez Jehanne d’Arc, le café si accueillant de Saïd et Maryse, en buvant un schlouk de mirabelle ou un baron de bière, nous avons tenté d’adapter à l’endroit le succès de Dany Boon. “Bienvenue chez les mosellans”, avions-nous titré l’émission. Et, ma foi, l’ébauche d’intrigue que nous avons écrite ensemble tenait à peu près debout. Les personnages, en tout cas, étaient réunis: le journaliste venu d’Auvergne et resté là pour sa retraite qu’il consacre à rédiger un blog, “Moselle humiliée”, le juriste distingué qui fraternisait au comptoir avec la communiste italienne d’Audun-le-Tiche et beaucoup d’autres encore que Christian, le peintre du quartier Saint-Louis, aurait pu portraiturer en marge de notre scénario collectif. Bien sûr, nous-mêmes, les animateurs de “Travaux publics”, avons été moqués, traités de parisiens, incapables de regarder la Moselle autrement que par les fenêtres d’un TGV mais c’était de bonne guerre. L’esprit Dany Boon, tel qu’il triomphe actuellement dans tout le pays, affirme qu’on ne peut bien vivre (c’est à dire bien rigoler mais aussi pleurer à l’unisson) qu’entre quatre z’yeux et en mettant l’accent sur le pays et les dialectes. Or le centre, qu’à France-Culture, nous représentons à notre corps défendant, c’est le principe de sérieux et de réalité. Il faut donc aller contre, quitte à paraître idiot: l’idiotisme peut être un particularisme… Lire la suite »
Avant de grimper jusqu’à la grandiose abbaye bénédictine de Montserrat, antique lieu de rassemblement des catholiques catalans, sanctuaire de la splendeur liturgique, je lisais ce qu’Abdelwahab Meddeb écrivait d’une visite qu’il fit au mausolée Moulay Idriss à Fès. Assis sur une natte, adossé au fût d’une colonne, il se laissait emporter par les volutes du chant, ainsi qu’on peut le faire à Montserrat: “L’architecture s’observe miroir du chant, se décline ainsi l’amour que l’homme porte à son Seigneur, amour aussi infini que les embruns émanant de toutes les écumes qui ne cessent de s’éparpiller à travers l’intégralité du temps; pendant que les spectateurs s’installent, certains partent, d’autres restent, d’autres reviennent, ils font de l’espace qui les rassemble une sorte de peau de léopard mobile. Là se reconnaît la santé d’un islam populaire, vernaculaire, en concertation avec la diversité qu’instaure l’expérience du sacré, naturellement rebelle à l’uniformité théologique.”Je ne crois qu’à demi aux rapprochements pieux que des demi-ignorants tiennent absolument à faire entre les différents monothéismes. Néanmoins, ce vendredi matin, quand nous arrivons sur le parvis de Montserrat, nous nous retrouvons dans la même situation que Meddeb à Fès. Des groupes circulent en tous sens, des paroisses ou des associations en pélérinage derrière leurs fanions, des classes venues rencontrer l’école de musique du monastère: “une sorte de peau de léopard mobile”, le catholicisme vernaculaire!Le catholicisme catalan, en tout cas… Lire la suite »
En contrebas de Bélesta, très loin, à huit kilomètres, coule la Têt qui va vers la mer. Mais, au sommet du village perché, ce qui fait foi, c’est le rempart. Pierre, par exemple, l’hôte de “Travaux publics” de ce soir: il est, avant le temps des maternités, le dernier-né de l’intramuros, il y a installé son restaurant, il ne va pas se laisser intimider par le premier venu, même élu, qui monte d’en bas…Dont acte: nous respecterons son code de conduite et nous entendrons fort bien au point de rester dîner chez lui. Au menu, la frontière telle qu’elle fut déplacée, plus au Sud, par le traité des Pyrénées en 1659 : Bélesta ne se trouve plus à la limite du royaume et on sent, chez les habitants, comme un regret de ne plus être l’avant-poste de la France. Reste à décortiquer, autour de la table, le chevauchement entre l’occitan et le catalan: l’oreille bien exercée peut enregistrer sans cesse des glissements. Jean-Claude Garnier, un chercheur du CNRS, qui vient d’installer ses quartiers dans une étroite maison des vieux murs, insiste: ” Il y a aussi la frontière que votre oeil ne peut voir; vous aimez, à Bélesta, les secrets des profondeurs depuis que vous avez retrouvé une sépulture néolithique dans une grotte; eh bien, sans le savoir, vous vous trouvez à la limite tectonique de la France et de l’Espagne…” Passe un frisson. On aime bien l’immobilité ici, mais à condition qu’une attente, aussi vague soit-elle, lui donne un sens. Et si, demain, un tremblement de terre menacait la tranquillité des jours? Lire la suite »
Les beaux esprits modernisants se moquent de Jean-Marie Cavada qui incarnerait, à les en croire, la “Marche du siècle”… passé. Que vont-ils dire de “Travaux publics” : poursuivant notre campagne de restauration des monuments historiques, nous consacrons coup sur coup deux émissions à … Michelet puis à Tocqueville ? Eh oui, il est un éditeur assez fou, Frébourg aux Equateurs, pour rééditer l’”Histoire de France” du premier (dix sept volumes!) et des lecteurs assez sages pour continuer à lire, du second, “La démocratie en Amérique”. Pis, nos invités, Paule Petitier et Paul Viallaneix pour Michelet et Lucien Jaume pour Tocqueville ont passé des dizaines d’années en compagnie de leurs deux héros sans avoir eu l’impression de s’abstraire de notre propre temps ! A dire vrai, Paule et Paul, tous deux enfants du vieux peuple des campagnes, n’auraient pas échangé l’élégant et mélancolique Alexis contre leur cher Jules ? Et Lucien, dans sa sagesse, ne se serait pas pris de passion pour le dit Jules, ce sauvage qui piétine sa chaire du Collège de France comme un cheval sa stalle à l’écurie. On peut, comme moi, aimer le premier XIXe dans sa totalité mais aussi y faire ses choix, en fonction des sympathies qui sont les siennes aujourd’hui. Michelet et Tocqueville, de toute façon, ne se prêtent guère aux sectarismes et aux chapelles : le premier peut faire figure de rassembleur car il a beaucoup évolué dans ses convictions; quant au second, énigmatique, enveloppé de voiles, il ne les a guère laissé deviner, ce qui lui permet encore d’intéresser et d’embarrasser tout à la fois la gauche et la droite. Lire la suite »
 Il y a trente ans de cela, j’ai songé à faire ma vie dans le Perche. Depuis, quand, de loin en loin, j’y retourne, j’ai l’impression de revenirau plus près de moi-même. Ce jeudi, mon pélérinage débute à l’Hôtel du Dauphin, le seul monument qui vaille à L’Aigle, avec l’église évidemment, lourde et riche motte de beurre normande. Mais c’est après le repas, trente kilomètres au Sud, que le philtre opère : la route commence à serpenter, les maisons abandonnent leur appareillage de briques pour se couvrir de crépis clairs, à l’horizon la forêt bleuit, la voiture roule plus doucement, les bavardages inutiles s’y étouffent. Silence. La Trappe est à deux pas : Chateaubriand, la visitant pour préparer sa “Vie de Rancé”, parvenait même à y guetter l’écho des lointains malouins: “Si l’on entendait du bruit, ce n’était que le son des arbres ou le murmure de quelques ruisseaux mais on n’était pas bien certain de n’avoir pas ouï la mer”. Lire la suite »
Ces deux émissions à la Maison des parents, si difficiles à préparer, sifragiles, ont ressemblé aux meilleurs marchés de banlieue, tels qu’on peutles goûter dans la ville voisine de Saint-Denis par exemple. DominiqueBromberger avait fait l’effort de venir de Paris, sa canne de grandaccidenté dans une main, son beau livre d’enquête sur Clichy-sous-Bois dansl’autre. Des auditeurs avaient quitté, par curiosité ou par sympathie, leurspavillons tranquilles (j’imagine qu’ils avaient branché l’alarme avant departir, c’est fou ce qu’il y a de systèmes d’alarme dans cette ville…):deux d’entre eux étaient même descendus de la colline, si proche, sidifférente, de Montmorency. Mustapha, Fanny, Sarah, Farah avaient préparédes reportages, non sans difficulté car il leur avait fallu apprivoiser etle matériel technique et leurs interlocuteurs. Et chacun regarda - j’allaismême dire: considéra - l’autre avec précaution, presque avec respect.Comme le long des allées d’un marché, quand le plaisir de la découverte estsi puissant qu’on fait le maximum pour ne pas le gâcher, d’ un mot ou d’ungeste qui passerait pour déplacé.   Lire la suite »
Petite scène de la vie de province à Millau, sous-préfecture de l’Aveyron bien assoupie en ce premier jour de février. De nombreux gendarmes ont pris position en face de l’Hôtel de Ville. Le bruit court en ville qu’un ministre est attendu. Quel ministre? On ne sait. Un quidam un peu informé précise qu’il s’agit seulement d’un secrétaire d’Etat: “un nommé Marleix.” Il serait chargé des Anciens combattants (”Si, si, c’est un poste qui existe toujours”) et il viendrait  rendre visite à son ami, le maire Jacques Godfrain. Peu après, alors que les voitures officielles sont enfin arrivées, le capitaine des gendarmes entre, mission accomplie, dans un bar de la place et confirme: “J’ai livré le colis”. En réalité, Alain Marleix, en dépit de son titre un peu dérisoire au gouvernement, est un des hommes les plus importants de l’UMP: chargé des investitures aux élections, il connaît  le pays comme sa poche.  D’un hublot d’avion, il sait distinguer la troisième circonscription de l’Ain de la seconde. Elu pour sa part dans le Cantal, il ne se formaliserait pas, s’il les entendait, des commentaires madrés que font dans son dos les bienheureux habitants du Massif central. Millau, c’est son monde. Un monde qui s’efface: presque plus rien n’y témoigne de la grande activité de mégisserie d’autrefois: plus de gants ni de peaux dans les vitrines des commerces. Le Palais de Justice, réputé abriter le plus petit tribunal de grande instance de France, vient d’être rayé de la carte par Rachida Dati. Il y a quelques années encore, notre émission lui avait rendu visite: le président nous avait confié qu’il aimait rendre ses jugements en compagnie de son chien dissimulé sous la table et, le soir tombant, nous l’avions vu se diriger tranquillement, avec le même animal, jusqu’au bar de la place où l’attendait peut-être le capitaine de gendarmerie pour un partie de rami. Lire la suite »
On connaît l’antienne du rapport de la commission Attali, dont nous discutions vendredi à Tours: la France est un bien vieux pays dont les institutions, sédimentées voire fossilisées, coûtent de plus en plus cher pour un service rendu chaque jour plus défaillant; en conséquence, chacune des dites institutions doit être évaluée au regard d’un double objectif: garantir et servir la croissance.
Les têtes qui doivent tomber ont été aussitôt désignées. Les préfets et les Conseils généraux qui font la paire; les sous-prefets qui, de la fenêtre de leur bureau, regardent les oiseaux s’envoler les oiseaux vers le chef-lieu; les plus petites communes enfin, invitées au nom de la gouvernance à s’aligner sur les plus grandes dans des agglomérations nouveau style. Au son abrupt des principes de la commission et à la musique très concrète et technicienne du style qu’elle emploie, Giraudoux doit se retourner dans sa tombe. Lire la suite »


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