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Tous les billets de la catégorie Chroniques (à caractère gastronomique)

L’enfer vert des blogs culinaires

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8 jan 2008

Je n’ai malheureusement pas encore suffisamment d’expérience dans la blogosphère pour pouvoir en tirer une quelconque expérience rétrospective, c’est pourquoi je me suis cantonné, ce soir, à observer, d’un oeil curieux, la prolixité savoureuse de quelques blogs consacrés aux plaisirs de la table, et la dimension quasi-encyclopédique que revêt certains d’entre-eux quand le nombre de notes du blog en question commence à dépasser le nombre d’ouvrages de ma propre bibliothèque culinaire. Généralement, lorsque je tombe sur un de ces monstres chronophages qui font référence dans le petit milieu gastronomique, afin de pouvoir ingurgiter la masse des recettes, des récits, des états d’âmes comestibles, des conseils spirituels et spiritueux, j’entame une lecture à double sens. Non qu’il y ait à découvrir un sens caché dans la recette du cake aux olives, (il ne faut tout de même pas pousser mémé dans la soupe aux orties) ; mais je partage dans ce cas ma lecture entre les notes récentes, avide que je suis d’hûmer l’air du temps, de m’imprégner de la contemporanéité de cette plume, et je vais dans le même temps rebrousser chemin afin découvrir les fondations du blog, les premiers pas, les tâtonnements, les infos essentielles qui m’auraient échappés pour avoir une vision globale de l’auteur et de son oeuvre. Lire la suite »

L’inexorable avancée de la pourriture

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11 déc 2007

Il n’y a pas d’autre mot, c’est la poisse !
Atteint d’agueusie pile au moment où, après des mois, des années d’intrigues, de magouilles et d’infiltration des réseaux cynégétiques les moins perméables, j’avais réussi à obtenir… une paire de bécasses dodues ! Autant dire, le Saint Graal des gourmets, la pierre philosophale des gastronomes. Et croyez moi, j’en connais certains qui seraient prêt à vendre leurs enfants en bas-âge, leur parents, voire leurs grands-parents en pièce détachées s’il le fallait, pour déguster ne serait-ce qu’une seule bouchée de ces succulents oiseaux interdits à la vente…
Me voilà donc le plus heureux des gastronomes, puisque possédant deux spécimens de ces oiseaux tant convoités, et le plus malheureux des hommes, puisque dépossédé de l’odorat et du goût, condamné à un cruel dilemme à trois dimensions : la maladie, le temps, les bécasses…
Dois-je me résoudre à manger maintenant ce gibier excquis, quitte à ne rien sentir, et à n’éprouver aucun plaisir ? Ou bien dois-je attendre patiemment la fin de cet ignoble rhume pour pouvoir profiter du fumet délicat des bécasses, au risque évidemment, de les déguster complètement faisandées, si ce n’est en voie de putréfaction totale ?
Plutôt que d’en être réduit à scruter tous les jours avec anxiété le bas de mon réfrigérateur afin d’observer, impuissant, l’inexorable avancée de la pourriture, j’ai préféré offrir ces bécasses à un mangeur hyper-moderne digne ce somptueux présent.

Grève, petits pâtés et truffes en chocolat

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21 nov 2007

Dans ma tendre jeunesse, lorsque les mouvements lycéens se découvraient des ardeurs frondeuses, lorsque les appels à la manif’ prenaient des allures de mobilisation générationnelle, et lorsque les voix muantes des brochettes d’adolescents se galvanisaient de slogans-ritournelles, j’avais noté qu’un certain nombre de petits malins profitaient de l’occasion pour cultiver leur passion et développer leurs aptitudes au farniente, à la paresse, pour tout dire, à la glande, loin, très loin des regards réprobateurs de leurs camarades syndiqués :
« Qu’avez-vous fait de vos jours de grève, malheureux ? »
« Mais… rien, bien sûr ! » aurait pu répondre Jean Eustache…
Et aujourd’hui encore, une minorité baillante, hésitante sans être indifférente, se gardant bien d’enfourcher les chevaux de la révolte comme de s’encarter au parti des râleurs, s’organise tant bien que mal pour profiter de chaque instant d’immobilisme ferroviaire, pour jouir de cette brèche entrouverte dans la temporalité salariale…
Du temps, certes, mais du temps pour quoi faire, me demanderez-vous ? Et bien pour cuisiner, pardi ! Parce que ce n’est certainement pas dans l’affolement des journées ordinaires que l’on peut s’attaquer à la cuisson d’un gigot de sept heures, ou se lancer dans les orfèvreries chantournées d’une bible de la pâtisserie baroque… Chaque minute de grève devient du temps de mijotage disponible et chaque enjambée dans l’escalade des blocages permet ainsi un pas de plus dans la connaissance du Grand Larousse Gastronomique…
Ce n’est plus « Sous les pavés, la plage »,
mais « Sous les pavés, la pâte sablée ! »
C’est scandaleux ! Hurleront certains, on dilapide l’héritage de Mai 68 à coup de crème renversée et de truffes en chocolat…
Mais méfiez-vous ! Une cuisson ratée, une casserole qui déborde, une marmite qui sent le roussi, les bouillonnements d’humeurs ne sont jamais très loin et la situation peut se renverser (comme une crème). Les indécis des fourneaux pourraient très bien venir nourrir les rangs des agités, que ce soit d’un côté ou de l’autre, usant de petits pâtés chauds ou de truffes en chocolats comme autant d’instruments contondants, de projectiles alimentaires savoureux.
On ne se méfie jamais assez des truffes en chocolats.

Bonus :

C’est un pâtissier de Chambéry, Louis Dufour, qui aurait inventé les truffes en 1895. Grand lecteur de Charles Fourier, il devina le potentiel subversif de ces friandises en mélangeant du chocolat avec de la crème fraîche.

Pour 4 grévistes en colère

Préparation : 10 min
Cuisson 5 min
Réfrigération : 8 h

200 g de chocolat noir amer (70% cacao)
10 cl de crème fraîche
50 g de beurre demi-sel
100 g de cacao en poudre « amer »

Dans une grande casserole au bain-marie, faites fondre le chocolat, la crème fraîche et le beurre. Lorsque l’ensemble est bien fondu, retirez du feu et laissez tiédir. Mettez cette préparation au réfrigérateur pour 8 h environ. Etalez le cacao en poudre sur une grande assiette. Sortez la préparation du réfrigérateur. Formez de petites boules avec les doigts, puis roulez-les dans le cacao.

Jean-François Kahn et l’apéro “bon esprit”

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20 nov 2007

Cher Jean-François Kahn,
S’il y a toujours quelque chose de jubilatoire à vous voir filer la métaphore vineuse, arroser l’actualité de généreuses rasades pinardières ou affiner vos analyses politiques à l’aide de solides comparaisons alcoolisées, il me semble que votre dernière envolée bistrotière, qui assimile les récentes grèves à une sorte d’apéritif, annonciateur de furieuses et flamboyantes agapes sociales à venir ; il me semble, donc, que cette dernière brève de comptoir fleure bon l’analogie désuète, la boutanche empoussiérée, la quille de Cinzano oubliée dans une vieille cave murée.
Je ne sais pas dans quelles auberges surannés vous vous sustentez, mais il y a belle lurette que le rituel de l’apéritif est passé à la trappe de la santé publique, annihilé par la pression conjointe de la morale, de l’hygiénisme ambiant et du permis à point. Et aujourd’hui, lorsqu’un téméraire maître d’hôtel formé à l’ancienne, pousse l’audace jusqu’à vous proposer de débuter le repas par un verre de champagne, de whisky ou de porto, c’est tout juste s’il ne vous fait pas répéter votre choix, lorsque par extraordinaire, vous avez daigné répondre :

« Oui, juste un doigt »
« Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un peu de Porto ? ».

Non, Jean-François Kahn, les temps ont bien changé depuis l’époque glorieuse où Armand Gouffé chantait :

« Je bois quand je me mets à table.
Et le vin m’ouvre l’appétit;
Bientôt ce nectar délectable
Au dessert, m’ouvrir l’esprit.
Si tu veux combler mon ivresse,
Viens, Amour, viens, espiègle dieu.
Pour trinquer avec ma maîtresse.
M’apprêter pour le coup du milieu. »

C’était également l’époque où Grimod de la Reynière établissait une typologie érudite et minutieuse entre le coup d’avant, le coup du milieu et le coup d’après, autant de subtilités éthyliques qui pouvaient servir de support à une analyse très fine de la grogne populaire, mais aujourd’hui, votre comparaison tombe à l’eau.
Mais tout n’est pas perdu pour autant, et il existe peut être un îlot de résistance, une frange minoritaire chez qui votre démonstration éthylico-rhétorique trouvera son plus juste écho. Je pense à cette jeunesse décadente et exaltée, celle qui n’a jamais eu son permis et donc, de fait, n’a pas grand chose à perdre (en matière de point, en tout cas) ; et qui se réunit tous les mois sous la houlette de l’agitateur multicarte Jérôme Laperruque, dans des « Apéros bon esprit », gigantesques bacchanales dont le fondement théorique se résume dans ce séditieux slogan :

« Boire plus tôt, c’est boire plus ! »

Avec une jeunesse pareille, l’hiver social s’annonce chaud brûlant !

Plateau-repas en berne

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20 nov 2007

Il était particulièrement délicat pour moi d’imaginer ce soir une chronique à caractère gastronomique ayant pour cadre le milieu hospitalier tant ce dernier reste indissociablement attaché aux agonies longues et douloureuses de trois de mes grands-parents, et aux dimanches après-midi consacrés à ces visites interminables, bercés par les bruitages science-fictionnels des dispendieux appareils des services de soins palliatifs et enveloppé constamment par les écoeurantes odeurs des plateaux repas dont chaque cloche en plastique recouvrant l’assiette semblait dire : Et si c’était sa dernière bouchée ? Oh, rassurez-vous, sur la fin de leurs agonies respectives, mes grands-parents n’avaient pas beaucoup l’occasion d’apercevoir ces funestes présages culinaires, percés de part en part qu’ils étaient de différents tuyaux d’alimentation liquide… Mais l’odeur était partout présente, s’immisçant jusque dans les manteaux, les écharpes et les gants glissés au fond des poches.

Alors oui, j’imagine sans peine les tensions et les difficultés extrêmes qui ponctuent les journées du personnel hospitalier, les pauses déjeuner qui passent la trappe et les sandwichs avalés sur le pouce, à l’abri, je l’espère, des odeurs des plateaux-repas… Et si des actions ponctuelles, comme la Semaine du Goût, permettent parfois à quelques chefs étoilés de venir divertir les papilles tant des malades que des infirmiers, introduisant en contrebande un morceau de foie gras, une brioche truffée, un chocolat aux épices dans l’enceinte de l’établissement, le quotidien hospitalier semble bien loin d’être savoureux. Et il faut l’humour et la bienveillance d’un auditeur infirmier, qui nous a décrit avec une grâce touchante son univers professionnel dans une longue note sur le site de l’émission, pour transformer son chariot de prescriptions médicamenteuses en « Bonbons, caramels, chocolats »…

Reliques fromagères

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28 oct 2007

Consacrer une chronique à caractère gastronomique à la très pieuse question des reliques n’est pas du goût de tout le monde, et je sens déjà le courroux divin s’élever parmi les volutes de fumée du café El Sur et les quolibets fielleux s’abattre sur moi comme les sept plaies sur les égyptiens : Impie ! Mécréant ! Cycliste !

C’est bien ma veine, ça, à peine ai-je, sous le coup d’une légitime curiosité gourmande, entrouvert la porte de la chambre froide, que l’on me tombe dessus à bras raccourcis (comme dirait le Che).
Pour ma défense, il faut tout de même dire que l’étalage de ces jolies pièces de collection que constituent les reliques, s’apparente fort aux devantures des meilleurs boucheries de la capitale, avec ses classifications étrangement similaires, distinguant les meilleurs morceaux (les reliques insignes) du second choix (les reliques notables), et relegant le cinquième quartier (les reliques exigues) à l’extrémité de l’étal, juste à côté des pieds panés, du tablier de sapeur et de toutes ces issues, injustement méprisées et pourtant fort savoureuses, à l’instar de l’ensemble des produits tripiers
Et pour pousser la comparaison une station plus loin dans l’irrévérence tripière, on ne pourra que s’étonner de constater que l’une des critiques le plus souvent adressée à l’encontre du culte des reliques, à savoir, la prolifération exponentiellement inquiétante des dents de St Basile, des clés de bagnoles de St Pierre ou des collections automne-hiver du St Suaire, tout cela ressemble bizzarement aux miracles de l’élevage intensif, prodigant cuisses de poulet à foison, côtes de boeuf à profusion et litres de lait en quantité déraisonnable pour la taille du cheptel… Au point de faire s’exclamer un évèque facétieux, spécialiste de la question reliquaire dans cette formule explicite :
« Il y a tellement de capsules de lait de la Ste vierge que l’on pourrait en faire un considérable camenbert ! ».

En stigmatisant ainsi le nombre faramineux de capsules de lait, (rappelons qu’il faut quand même 2 litres de lait pour fabriquer un camembert normal (250 g), immaginez les quantités nécéssaires à la réalisation d’un camembert “considérable”!), notre évéque spécialiste voulait certainement mettre en doute l’authenticité et surtout la qualité de ce lait, tout juste bon à produire un vulgaire camembert platreux, falacieusement normand. Mais c’était sans compter sur la puissante ferveur religieuse qui entoure aussi bien le Sainte Vierge et les fromages d’Appellation d’Origine Contrôlée, et si l’on ne trouve pas aujourd’hui, dans toutes les bonnes crèmeries, de camembert “considérable”, au bon lait de Sainte Vierge, on peut néanmoins dénicher, place Maubert (par exemple), un modeste camembert gorgé de foi qui régalera tous les croyants puisqu’il est réalisé à partir de lait cru !

Hypertextualité culinaire

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14 sept 2007

Je ne sais pas, cher Patrick Bazin, si vos lourdes responsabilités bibliophilitiques vous autorisent quelques instants de délassement gourmand, menant vos pas, (peut-être lassés d’arpenter sans relâche les rayonnages de la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu), jusqu’aux alléchantes étagères des librairies alentours ; vous aurez sans aucun doute remarqué la stupéfiante propension de ses dernières à augmenter de façon vertigineuse l’espace dévolu aux livres de cuisine. “Formidable !” S’exclameront les papivores adeptes de la recette oubliée remise au goût du jour, des nouveautés culinaires extravagantes ou des publications de l’avant-garde gastronomique internationale, pensant naïvement trouver sur les tables des libraires du grain à moudre pour leur réflections gourmandes. Malheureusement, si le monde de l’édition s’est jeté à rotatives perdues dans le juteux filon du livre de cuisine, ce n’est pas pour publier de séduisants ni de pertinents ouvrages au goût du jour, mais pour ressortir un énième recueil de recettes de soupe, de quiche ou de cake. Si le fait d’acquérir un épais fascicule de 200 pages pour apprendre à faire de la soupe fera sourire tous les cuisiniers, fussent-ils en herbe, cette politique éditoriale commence sérieusement à faire grincer les dents des amateurs, fatigués de voir les rayons squattés par les centaines de références de livres redondants, pompeux, décoratifs, picardisés, voire pipolisés par des stars de la cuisine-réalité à barbichette. Exaspérés, également, de se voir demander par le libraire le magasinier aux yeux ronds comme des quenelles, si Brillant-Savarin s’orthographie avec un Y, ou carrément affligés de se faire renvoyer vers le rayon ésotérisme pour trouver les écrits de Grimod de la Reynière, les vrais amateurs de livres de cuisine devraient finir par déserter les librairies pour se recentrer sur quelques basiques incontournables, sur ces fameux livres qu’on ne lit que d’une seule main, puisque l’autre est occupée à faire ce que vous savez… enfin, à tourner la sauce ou à allumer le grill du four. Car oui, la finalité d’un livre de cuisine aujourd’hui ce n’est plus de trôner sur le coin de la gazinière, prêt à dégainer, mais c’est d’être négligemment posé sur la table basse du salon, pour bien montrer à tous ses amis qui adooorent la cuisine que « Tu as vu, C’est Cyril Lignac qui me l’a dédicacé ! ».
Alors pour pallier la disparition programmée de ces authentiques livres de cuisine, graillonneux, remplis des stigmates et des reliefs de repas précédents, de ceux, donc, que l’on ne lit que d’une main fébrile, je vous popose une initiative étonnante pour accroitre la food-crédibility (crédibilité culinaire en VF) de votre bibliothèque : On pourrait imaginer d’audacieux libraires indépendants, se chargeant de pré-tacher les livres neufs arrivés dans les rayons. Un coq au vin page 34 ? Hop ! Une tache de Gevrey-Chambertin ! Un tourteau-grenadine, page 216 ? Zou ! Un trait de mayonnaise ! sans oublier les traces de chocolat sur la table des matières, et l’indispensable odeur de friture qui agrémentera tout le livre, apportant une patine tout à fait authentique et donc crédible à votre bibliothèque culinaire. Oui, la tache est l’avenir de la bibliophilie gastronomique et si l’étrange couleur maronnasse qui agrémente la recette des St Jacques au pamplemousse, page 327, ne vous dira peut-être plus grand chose, dix ans après l’achat de cette pièce unique, de ce post-incunable des temps post-modernes, vous pourriez être tenté de sentir, voire de lécher l’ancienne tâche pour imaginer une savoureuse variation à la recette en question, inventant par la même une nouvelle forme d’hypertextualité culinaire !

Le spectre de Raymond Barre sent le chocolat

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7 sept 2007

La capitale des Gaules n’est pas seulement située au confluent de bien des gourmandises, elle est également, avec Prague et Turin, un des sommets du triangle de la magie blanche, ainsi qu’un haut lieu du spiritisme ! Et au moment où vous vous demandez ce qu’il reste du Barrisme aujourd’hui à Lyon, je me suis penché sur les lieux où l’esprit de Raymond Barre pouvait se manifester à nouveau, tel un espiègle petit feu follet surgissant d’un fourneau pour aller tremper son doigt dans la sauce. Bon, certes, l’image est audacieusement acrobatique, mais vous allez le voir, l’esprit de Raymond Barre, libéré de son corps, est étonnamment souple. Le spirite amateur serait d’abord tenté de croire que l’esprit de Raymond Barre hante les nombreux restaurants où il avait ses habitudes. Malin, celui-ci se sait attendu, et pour éviter les tablées de médiums du Modem tournant à plein régime, et autres sourciers de la cuisine politique en quête de recettes venant de l’au-delà, l’esprit de Raymond Barre ne passe dans les restaurant qu’une fois tous les matins, de bonne heure, pour relever les copies les menus du marché, et s’imprégner de l’air du temps qui embaume les cuisines lyonnaises…

Non, l’endroit improbable où j’ai finalement retrouvé la trace de l’esprit de Raymond Barre, est un hôtel. Et ce n’est pas tant pour les extraordinaires aptitudes à la sieste qu’avait developpé Raymond Barre de son vivant que pour la dimension hautement pédagogique qui émane de cet hotel du quartier St Paul. Puisque le Collège hotel, c’est son nom, grand paquebot années 30, a été réhabilité il y a quelques années dans l’esthétique des établissements scolaires d’antan, avec tableau noir, casiers, parquets au charme sépia, mobilier rétro datant de la communale, jusqu’à la discrète odeur de polycopiés qui flotte dans la réception…

Bref, tout était réuni pour faire ressurgir le spectre du professeur Barre ! Car, oui, ce n’est pas l’infatiguable écumeur des grandes tables lyonnaises que j’ai vu apparaître cette nuit dans ma chambre, mais le docte enseignant en Economie, le sourcil sévère, qui s’est soudain mis à inscrire à la craie autant de formules et d’équation que ma modeste formation de cancre professionnel avait bien du mal à déchiffrer.

Mal réveillé, j’ai d’abord tenté de faire glisser la conversation vers des domaines de compétences où j’excelle d’habitude, la gastronomie, (par exemple), en tentant d’appeller le room-service pour amadouer le professeur d’une scélérate brioche au pralines. Peine perdue, j’étais immédiatement convoqué au tableau pour plancher sur les prévisions de croissance. Vertement tancé par l’intransigeant spectre de l’ancien ministre de l’économie pour l’inexactitude de mes réponses et les intolérables approximations qui émanaient de ma bouche empatée par le sommeil, je désespérais même de le voir s’engloutir les fameux palets d’or de Bernachon qu’il réservait aux meilleurs élèves de la promotion, manière de bons points chocolatés hélàs inaccessible pour l’exécrable économiste nocturne que je me révèlais être. Et ce n’est qu’au petit matin, fourbu, cerné, les doigts encore blanchis de craie, que j’ai finalement trouvé le sommeil, ainsi qu’un petit sachet de Palets d’Ors de Bernachon posé sur mon oreiller.

La crise du lait

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31 août 2007

Je me suis livré ce soir à un petit exercice de gastronomie-fiction, en imaginant les répercussions tant culinaires, qu’économiques, politiques et sociologiques de l’inexorable montée des prix des matières premières agricoles, et en particulier le prix du lait et du beurre, ce nouvel or blanc des campagnes françaises, à en croire les éditorialistes les plus inspirés de la presse régionale. Car il s’en faudrait finalement de peu pour que l’emballement des cours agricoles entraîne les prix du lait et à fortiori, du beurre vers des sommets inégalés jusque là, dépassant même, au kilo, les tarifs pourtant prohibitifs, du caviar ou de la truffe. On imagine dès lors les premiers signes d’affolement dans les bocages. L’arrivée de gangs mafieux dérobant des troupeaux entiers, n’hésitant pas à tuer pour une vache, mettent le gouvernement dans l’obligation de décréter un couvre feu nocturne sur l’ensemble des pâturages ; des milices privées, lourdement armés, se partageant désormais la surveillance des élevages bovins. Très vite, les coopératives laitières deviennent l’objet des plus folles spéculations au niveau mondial, et l’on voit Lakchmi Mittal revendre l’intégralité de ses autrefois prestigieuses usines métallurgiques pour racheter la toute proche coopérative de Surgères ; quand d’autres, comme Sèvres-et-Belle, conservent farouchement leur indépendance, et débauchent les plus courtisés des majors de promos d’Harvard ou d’HEC afin d’affronter cette conjoncture inédite doté des meilleurs atouts manageriaux. Jean-Yves Bordier, le fameux maître beurrier de St Malo, est nommé conseiller auprès du ministère de l’Economie et des Finances. Les éleveurs, quant à eux, deviennent les nouveaux hommes forts de l’économie française, de ceux qui comptent lorsqu’il s’agit de prendre une décision, mais qui ne regardent pas à la dépense lorsqu’il faut se faire plaisir, comme ce propriétaire de 28 têtes de bétail, autant dire, un caïd, qui rachète la Paloma à Vincent Bolloré pour aller barboter dans les marais poitevins.
Pour ce qui est de la gastronomie, comme vous vous en doutez, tout va mal ! Dans toute la moitié nord de la France, on ne compte plus les dépressions et les suicides de ménagères, élevées au  beurre et à la crème, qui se voient désormais contraintes de cuisiner à l’huile. Pour certains chefs, c’est au contraire l’opportunité d’aller jouer dans la cour des grands. Les crêperies, autrefois méprisées par les gastronomes, passent en très peu de temps, du statut de dînette économique à celui de cantine pour les stars et les puissants. La Normandie, la Bretagne voient ainsi proliférer des crêperies étoilés où les people se régalent d’une double Plougastel avec supplément beurre. Et oui, car même là-bas, le Beurre, devenu le fantasme gastronomique national, est vendu partout en supplément, telle la truffe blanche d’Alba finement tranchée au dessus de plats de pâtes par un maître d’hôtel annonçant au fur et à mesure de la découpe, l’étendu du désastre financier auquel se prépare la puissance invitante, on assaisonne désormais les mets les plus fins de copeaux de beurre grammés selon les moyens financiers des convives…
- « 2 grammes, 4 grammes, 6 grammes, 8 grammes, et bien, Monsieur Bolloré, c’est la fête aujourd’hui ! »
- « Oh, vous savez, je viens de revendre la Paloma un bon prix, je peux me faire plaisir ! »
Dans les Deux-Sèvres, où une terrible pression foncière a fini par chasser les derniers électeurs du parti socialiste, le nouveau maire UMP de Melle accueille Nicolas Anelka et Paris Hilton, les parrains de l’Université d’été du Calcium, trois jours de festivités pour Happy-Few où, non content de boire du lait entier en magnum, on vient de Beverly Hills, de Gstaad, ou de Monaco pour déguster la spécialité locale, le fameux tourteau fromager, délicieux gâteau aérien scandaleusement riche en fromage frais, que les plus nantis n’hésitent pas, mais ils n’hésitent devant rien, vous allez me dire, à agrémenter d’un dispendieux copeaux de beurre d’Echiré… Tenez, c’est presque absurde de redondance, mais profitez-en avant que la fiction ne prenne le pas sur la réalité !

Fellag et la “Pelure d’Oignon”

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28 août 2007

Comment ne pas se laisser séduire par la dimension saoulographique du roman de Fellag, « l’allumeur de rêves berbères » ? Et notamment par l’incroyable déluge de boissons alcoolisées qui sembler irriguer chacun (ou presque) de ces valeureux personnages . On y boit de la bière, du whisky, de la Marie-Bizard, mais c’est surtout le vin, bien plus que l’eau du robinet, qui apporte ici une fluidité apaisante, un lien réconfortant, une cohérence fraternelle et fébrile entre les différentes figures de cette cité algérienne… Coteaux de Mascara, Lion du Thessala, Coteaux de Tlemcen sont ainsi égrenés tout au long des pages comme autant de médicaments salvateurs, plutôt appréciés pour leur propriétés analgésiques ou leur effet anti-dépresseurs que pour leurs subtils bouquets, leur arômes délicats de fruits rouges et leurs longueurs en bouche…
Pour tout dire, la dernière fois que j’ai entendu parler de ces crus algériens, c’était par le truchement de très érudits collectionneurs de vins anciens, se passionnant pour certains fleurons de la viticulture nord-africaine du début du vingtième siècle, les yeux brillants de gourmandises, les mains tremblant d’émotion à la simple évocation d’un Royal Kébir datant de 1935… C’était l’époque, raconte Fellag, où certains oenologues algériens, musulmans et très respectueux de tous les principes de l’Islam, humaient, goûtaient les vins en cours d’élaboration, puis recrachaient, sans jamais en avaler une seule goutte, pour rester ainsi en parfaite harmonie avec leurs convictions. Autre temps, autre moeurs, ajoute même un de ses personnages, suite à cette anecdote.
C’est d’autant plus étonnant de retrouver dans le frigo de monsieur Zacharia, aux cotés de ces crus algériens à l’histoire prestigieuse, de la “Pelure d’Oignon”, un « vin rosé léger », précise Fellag, favori des amateurs d’apéritifs anti-stress, certes, mais véritable fossile d’une époque où le vin était un aliment, un carburant pour les travailleurs de force et autre moteurs à pinard. A vrai dire, je croyais l’espèce disparue et c’est avec un grand étonnement que j’ai trouvé, aujourd’hui même, sur les rayonnage du supermarché voisin, une bouteille de cette “Pelure d’Oignon”, totem hybride faisant le pont entre deux époques, présenté non pas en bouteilles plastique avec une simple capsule, comme j’aurais pu me l’imaginer au premier abord, mais dans une élégante bouteille en verre, décorée tout de même d’une kitchissime étiquette en lettre gothique, cette “Pelure d’Oignon” vin de table français rosé est un objet viticole véritablement fascinant. Oh, ce n’est pas pour son goût, loin de là, (je l’ai dégusté consciencieusement pour vous, et, comment dire… Vous pouvez vous abstenir !), mais pour la dimension incroyablement poétique que dégage cette marque commerciale ! Par sa puissance évocatrice, la “Pelure d’Oignon” remplace bien des appellations. Une gorgée de “Pelure d’Oignon”, et c’est tout le nomadisme celte des Johnnies Roscovites, partant sur des embarcations de fortunes pour aller vendre leurs oignons roses, qui descend dans votre gosier ! Et si l’on se plonge attentivement sur la contre étiquette, qui vaut également son pesant d’Alka Setzer, on comprend la fascination que peut exercer cette bouteille sur tout amateur de poésie : « Remarquable par sa splendide robe tuilée, le Pelure d’oignon exprime toute la fougue et la chaleur d’un vin rosé ». Car c’est bien de ça dont il est question ici, l’amateur de “Pelure d’Oignon” ne cherche pas bêtement une boisson alcoolisée, mais une allégorie liquide de la fougue et de la chaleur !
A votre santé.