Je me suis livré ce soir à un petit exercice de gastronomie-fiction, en imaginant les répercussions tant culinaires, qu’économiques, politiques et sociologiques de l’inexorable montée des prix des matières premières agricoles, et en particulier le prix du lait et du beurre, ce nouvel or blanc des campagnes françaises, à en croire les éditorialistes les plus inspirés de la presse régionale. Car il s’en faudrait finalement de peu pour que l’emballement des cours agricoles entraîne les prix du lait et à fortiori, du beurre vers des sommets inégalés jusque là , dépassant même, au kilo, les tarifs pourtant prohibitifs, du caviar ou de la truffe. On imagine dès lors les premiers signes d’affolement dans les bocages. L’arrivée de gangs mafieux dérobant des troupeaux entiers, n’hésitant pas à tuer pour une vache, mettent le gouvernement dans l’obligation de décréter un couvre feu nocturne sur l’ensemble des pâturages ; des milices privées, lourdement armés, se partageant désormais la surveillance des élevages bovins. Très vite, les coopératives laitières deviennent l’objet des plus folles spéculations au niveau mondial, et l’on voit Lakchmi Mittal revendre l’intégralité de ses autrefois prestigieuses usines métallurgiques pour racheter la toute proche coopérative de Surgères ; quand d’autres, comme Sèvres-et-Belle, conservent farouchement leur indépendance, et débauchent les plus courtisés des majors de promos d’Harvard ou d’HEC afin d’affronter cette conjoncture inédite doté des meilleurs atouts manageriaux. Jean-Yves Bordier, le fameux maître beurrier de St Malo, est nommé conseiller auprès du ministère de l’Economie et des Finances. Les éleveurs, quant à eux, deviennent les nouveaux hommes forts de l’économie française, de ceux qui comptent lorsqu’il s’agit de prendre une décision, mais qui ne regardent pas à la dépense lorsqu’il faut se faire plaisir, comme ce propriétaire de 28 têtes de bétail, autant dire, un caïd, qui rachète la Paloma à Vincent Bolloré pour aller barboter dans les marais poitevins.
Pour ce qui est de la gastronomie, comme vous vous en doutez, tout va mal ! Dans toute la moitié nord de la France, on ne compte plus les dépressions et les suicides de ménagères, élevées au beurre et à la crème, qui se voient désormais contraintes de cuisiner à l’huile. Pour certains chefs, c’est au contraire l’opportunité d’aller jouer dans la cour des grands. Les crêperies, autrefois méprisées par les gastronomes, passent en très peu de temps, du statut de dînette économique à celui de cantine pour les stars et les puissants. La Normandie, la Bretagne voient ainsi proliférer des crêperies étoilés où les people se régalent d’une double Plougastel avec supplément beurre. Et oui, car même là -bas, le Beurre, devenu le fantasme gastronomique national, est vendu partout en supplément, telle la truffe blanche d’Alba finement tranchée au dessus de plats de pâtes par un maître d’hôtel annonçant au fur et à mesure de la découpe, l’étendu du désastre financier auquel se prépare la puissance invitante, on assaisonne désormais les mets les plus fins de copeaux de beurre grammés selon les moyens financiers des convives…
- « 2 grammes, 4 grammes, 6 grammes, 8 grammes, et bien, Monsieur Bolloré, c’est la fête aujourd’hui ! »
- « Oh, vous savez, je viens de revendre la Paloma un bon prix, je peux me faire plaisir ! »
Dans les Deux-Sèvres, où une terrible pression foncière a fini par chasser les derniers électeurs du parti socialiste, le nouveau maire UMP de Melle accueille Nicolas Anelka et Paris Hilton, les parrains de l’Université d’été du Calcium, trois jours de festivités pour Happy-Few où, non content de boire du lait entier en magnum, on vient de Beverly Hills, de Gstaad, ou de Monaco pour déguster la spécialité locale, le fameux tourteau fromager, délicieux gâteau aérien scandaleusement riche en fromage frais, que les plus nantis n’hésitent pas, mais ils n’hésitent devant rien, vous allez me dire, à agrémenter d’un dispendieux copeaux de beurre d’Echiré… Tenez, c’est presque absurde de redondance, mais profitez-en avant que la fiction ne prenne le pas sur la réalité !